Lorsqu’une entreprise évalue le risque auditif, l’attention se porte naturellement sur les niveaux sonores mesurés dans les ateliers. Cartographie du bruit, mesures réglementaires, choix des protecteurs auditifs : ces démarches constituent le socle de la prévention.

Pourtant, certains postes présentent une particularité encore insuffisamment prise en compte. Les salariés ne sont pas uniquement exposés au bruit. Ils peuvent également être en contact avec des substances chimiques susceptibles d’affecter le système auditif.

Deux opérateurs exposés au même niveau sonore ne présentent donc pas nécessairement le même risque auditif. Lorsqu’une exposition à certains solvants ou agents chimiques s’ajoute au bruit, les données scientifiques suggèrent que la dégradation de l’audition peut apparaître plus rapidement ou pour des niveaux d’exposition inférieurs à ceux habituellement considérés comme préoccupants.

Cette problématique est connue depuis longtemps des médecins du travail et des spécialistes de la santé au travail. En revanche, elle reste encore insuffisamment intégrée dans certaines démarches d’évaluation conduites au sein des services HSE ou QSE.

Un risque qui ne se limite pas aux décibels

Certaines substances chimiques sont reconnues pour leurs propriétés ototoxiques, c’est-à-dire leur capacité à altérer les structures impliquées dans l’audition.

Parmi les substances les plus fréquemment citées dans la littérature figurent notamment :

  • le toluène ;
  • le styrène ;
  • le xylène ;
  • l’éthylbenzène ;
  • le n-hexane ;
  • certains solvants chlorés ;
  • le monoxyde de carbone ;
  • l’acide cyanhydrique ;
  • certains métaux comme le plomb ou le mercure.

Ces substances sont présentes dans de nombreuses activités industrielles : peinture, composites polyester, plasturgie, imprimerie, maintenance industrielle, dégraissage ou nettoyage technique.

Selon l’enquête SUMER 2017, environ un salarié sur trois est exposé à au moins un agent chimique dans le cadre de son activité professionnelle.

La question à se poser n’est donc pas seulement :

« Quel est le niveau sonore auquel les salariés sont exposés ? »

mais également :

« Quels produits chimiques sont utilisés sur les postes les plus bruyants ? »

L’INRS souligne que plusieurs familles d’agents chimiques présentent des effets ototoxiques documentés et que l’association avec le bruit constitue un facteur aggravant à prendre en compte dans l’évaluation des risques.

Trois signaux qui doivent attirer l’attention du préventeur

1. Bruit et solvants présents sur le même poste

Une cabine de peinture alimentée par des compresseurs, un atelier de stratification utilisant du styrène, une ligne d’impression utilisant des solvants aromatiques ou une activité de dégraissage réalisée dans un atelier de production sont des exemples typiques de situations de co-exposition.

2. Des évaluations réalisées séparément

Dans de nombreuses entreprises, les mesures acoustiques, l’analyse des fiches de données de sécurité et l’évaluation du risque chimique suivent des processus distincts.

Pourtant, les données concernent souvent les mêmes salariés et les mêmes postes de travail.

Lorsqu’elles ne sont pas rapprochées, certaines situations à risque peuvent passer inaperçues.

3. Une perte auditive malgré des niveaux sonores modérés

Lorsqu’une dégradation de l’audition est observée alors que les niveaux sonores semblent relativement modérés, l’hypothèse d’une exposition combinée mérite d’être examinée.

Sans établir automatiquement un lien de causalité, cette situation doit conduire à rechercher d’éventuels facteurs aggravants parmi les expositions chimiques présentes sur le poste.

Chargement...

Ce que montrent les données scientifiques

Le bruit et les substances ototoxiques n’agissent pas selon les mêmes mécanismes biologiques.

Le bruit provoque principalement une atteinte des cellules sensorielles de l’oreille interne.

Certaines substances chimiques peuvent quant à elles affecter :

  • les cellules ciliées externes ;
  • les cellules ciliées internes ;
  • le nerf auditif ;
  • certaines structures du système nerveux central intervenant dans le traitement des signaux sonores.

Les travaux recensés par l’INRS montrent que certaines expositions combinées peuvent produire des effets supérieurs à la somme des effets observés pour chaque agent pris isolément.

Cet effet de potentialisation a notamment été observé expérimentalement avec le styrène et plusieurs solvants aromatiques.

Chez l’humain, les données demeurent plus limitées que les études expérimentales. Néanmoins, plusieurs travaux épidémiologiques suggèrent également une augmentation du risque de perte auditive dans les situations de co-exposition.

Pour les préventeurs, le message essentiel est le suivant :

Un niveau sonore inférieur aux seuils d’action réglementaires ne garantit pas nécessairement une maîtrise du risque auditif lorsqu’une exposition à des substances ototoxiques est également présente.

Exemple concret : le cas des ateliers composites

Dans un atelier de fabrication de pièces composites polyester, les opérateurs peuvent être simultanément exposés :

  • à un niveau sonore compris entre 80 et 85 dB(A) généré par les équipements de production ;
  • à des émissions de styrène lors des opérations de stratification.

Pris séparément, chacun de ces facteurs peut sembler maîtrisé.

Combinés, ils justifient pourtant une vigilance renforcée et une analyse spécifique de la co-exposition.

Les fiches de données de sécurité : une ressource souvent sous-exploitée

La plupart des entreprises disposent déjà d’une partie des informations nécessaires pour identifier ces situations.

Les fiches de données de sécurité constituent un point d’entrée utile, mais elles ne permettent pas à elles seules d’identifier l’ensemble des risques ototoxiques documentés dans la littérature scientifique.

Deux rubriques méritent une attention particulière :

Rubrique 8 : Contrôle de l’exposition

Cette rubrique présente notamment :

  • les valeurs limites d’exposition professionnelle ;
  • les mesures de prévention recommandées ;
  • les moyens de protection individuelle.

Rubrique 11 : Informations toxicologiques

Cette rubrique rassemble les données toxicologiques connues pour la substance ou le mélange.

Lorsqu’ils sont documentés, des effets sur le système nerveux ou l’audition peuvent y être mentionnés.

Toutefois, l’absence de mention explicite d’une ototoxicité ne permet pas de conclure à l’absence de risque.

Une analyse croisée des FDS, de l’inventaire chimique et de la cartographie du bruit constitue souvent le moyen le plus rapide d’identifier les postes nécessitant une expertise complémentaire.

Ce que prévoit la réglementation

La prise en compte de ces interactions ne relève pas uniquement d’une bonne pratique.

L’article R.4433-5 du Code du travail impose à l’employeur de prendre en compte les interactions éventuelles entre le bruit et les substances toxiques pour l’ouïe lors de l’évaluation des risques professionnels.

Cette exigence découle également de la directive européenne 2003/10/CE relative à l’exposition des travailleurs au bruit.

Pour mémoire, les seuils réglementaires applicables sont :

  • 80 dB(A) : valeur d’action inférieure ;
  • 85 dB(A) : valeur d’action supérieure ;
  • 87 dB(A) : valeur limite d’exposition après prise en compte de l’atténuation des protecteurs auditifs.

Les situations de co-exposition méritent une vigilance particulière lorsque les salariés évoluent dans cette plage d’exposition comprise entre 80 et 85 dB(A), car le risque réel peut être supérieur à celui estimé à partir du seul niveau sonore.

Cette analyse doit être intégrée au DUERP et partagée avec le médecin du travail dans le cadre du suivi des salariés concernés.

Une démarche simple pour identifier les situations à risque

Avant d’engager de nouvelles campagnes de mesure, il est souvent possible de réaliser un premier diagnostic à partir des données déjà disponibles.

Quelques questions permettent d’orienter rapidement l’analyse :

  • Les postes bruyants utilisent-ils des solvants ou substances potentiellement ototoxiques ?
  • Les FDS ont-elles été examinées sous l’angle des effets neurologiques ou auditifs ?
  • Les cartographies bruit et risque chimique ont-elles déjà été rapprochées ?
  • Les situations de co-exposition sont-elles identifiées dans le DUERP ?
  • Le médecin du travail participe-t-il à l’analyse de ces postes ?
  • Les performances réelles des protecteurs auditifs ont-elles été vérifiées sur le terrain ?

Certaines entreprises complètent aujourd’hui cette démarche par des tests individuels d’ajustement des protecteurs auditifs (« fit-testing »).

L’INRS rappelle que l’atténuation réellement obtenue sur le terrain est souvent inférieure aux performances mesurées en laboratoire lors des essais normalisés.

Quelles mesures de prévention mettre en place en cas de co-exposition ?

L’identification d’une situation de co-exposition entre bruit et agents chimiques potentiellement ototoxiques ne conduit pas automatiquement à mettre en place de nouvelles mesures. Elle doit en revanche amener l’entreprise à réexaminer l’ensemble de sa stratégie de prévention.

Comme pour tout risque professionnel, la priorité reste la réduction de l’exposition à la source.

Agir sur les émissions de bruit

Les mesures de prévention collective demeurent la solution à privilégier :

  • réduction du bruit à la source ;
  • remplacement d’équipements particulièrement bruyants ;
  • capotage acoustique des machines ;
  • encloisonnement des procédés ;
  • traitement acoustique des locaux ;
  • organisation du travail limitant la durée d’exposition.

Cette approche permet de protéger simultanément l’ensemble des salariés exposés.

Réduire l’exposition aux substances concernées

L’analyse doit également porter sur les produits chimiques présents sur le poste :

  • substitution des solvants les plus préoccupants lorsque cela est techniquement possible ;
  • amélioration du captage à la source ;
  • optimisation de la ventilation générale ;
  • automatisation de certaines opérations ;
  • limitation du temps d’exposition.
  • dans plusieurs secteurs industriels, la substitution progressive de solvants

Intégrer la co-exposition dans le DUERP

Enfin, lorsque des interactions potentielles entre bruit et substances ototoxiques sont identifiées, cette analyse doit être formalisée dans le DUERP afin de garantir la traçabilité de l’évaluation et le suivi des actions de prévention. Dans de nombreuses entreprises, les informations nécessaires sont déjà disponibles :

  • mesures de bruit ;
  • inventaire des produits chimiques ;
  • fiches de données de sécurité ;
  • données de suivi médical ;
  • DUERP.

La question n’est donc plus de savoir si l’entreprise dispose des données nécessaires, mais si celles-ci sont analysées de manière intégrée.

Le bruit est mesuré. Les produits chimiques sont connus. Les obligations réglementaires existent.

L’enjeu consiste désormais à rapprocher des informations encore trop souvent analysées séparément.

Pour les responsables HSE, QSE et les médecins du travail, ce croisement constitue souvent l’un des moyens les plus efficaces d’identifier des postes où le risque auditif réel peut être supérieur à ce que laisse penser la seule cartographie du bruit.

Sources et références

Réglementation

  • Code du travail, article R.4433-5
  • Directive 2003/10/CE du Parlement européen et du Conseil du 6 février 2003

Références techniques

  • INRS, Agents chimiques ototoxiques (dossier thématique)
  • INRS ED 5025, Le risque bruit en milieu professionnel
  • INRS,Valeurs limites d’exposition professionnelle aux agents chimiques

Données statistiques

  • DARES, enquête SUMER 2017

Références européennes

  • EU-OSHA, travaux sur les expositions combinées bruit et agents chimiques
Marie CARMONA

Marie CARMONA pour Earow by Prodways

Tags associés :

Partager :

Le Club, la communauté des professionnels de la prévention

Échangez avec vos pairs, partagez vos retours d’expérience, posez vos questions et développez votre réseau au sein de la plus grande communauté Santé & Sécurité au Travail de France.

Découvrir

Découvrez La newsletter du risque !

Chaque semaine, recevez gratuitement « La Lettre du Risque », la newsletter d’Inforisque, avec une sélection d’actualités, de guides, de webinaires et d’événements pour enrichir votre veille en santé et sécurité au travail.

S'abonner