Un accident peut se produire en quelques secondes, alors que ses causes se construisent pendant des années. Avec « 73 secondes : la catastrophe de la navette Challenger », les éditions Petit à Petit et l’ICSI proposent une BD documentaire pour comprendre comment une organisation peut progressivement perdre la maîtrise de ses risques.

Derrière les 73 secondes, une histoire de décisions

Le 28 janvier 1986, la navette Challenger décolle du centre spatial Kennedy, en Floride. À son bord se trouvent sept membres d’équipage, dont l’enseignante Christa McAuliffe. Soixante-treize secondes après le lancement, la navette se désintègre. Le drame marque durablement l’histoire de la conquête spatiale, mais aussi celle de la sécurité industrielle.

L’enquête identifie une défaillance d’étanchéité au niveau d’un joint du propulseur droit. Elle met également en lumière les inquiétudes exprimées avant le lancement concernant le comportement des joints sous l’effet du froid. La commission Rogers relève des défauts de communication, des informations incomplètes et un processus de décision qui n’a pas permis aux préoccupations techniques d’être correctement prises en compte.

Ce sont ces dimensions techniques, humaines et organisationnelles que la BD invite à explorer. Publié avec l’appui scientifique de l’Institut pour une culture de sécurité industrielle, l’ouvrage associe récit dessiné et pages documentaires. Il revient sur le programme des navettes, les coulisses de la mission, les alertes et l’enquête. Hervé Laroche en est le référent scientifique.

Quand l’absence d’accident finit par rassurer à tort

L’Institut pour une culture de sécurité industrielle (ICSI) insiste sur l’érosion progressive de la sécurité. Des compromis deviennent acceptables, les alertes perdent de leur poids et des situations initialement exceptionnelles s’installent dans les habitudes. Cette lecture renvoie à un concept central : la normalisation de la déviance.

Le terme désigne un mécanisme par lequel un écart devient progressivement ordinaire parce qu’il n’a pas, jusque-là, entraîné de conséquence grave. L’absence d’accident peut alors être interprétée comme une validation de la pratique, alors qu’elle ne prouve pas que le risque est maîtrisé.

Pour les professionnels de la prévention, cette question mérite d’être rapprochée du travail quotidien. Une protection temporairement neutralisée, une anomalie reportée ou une procédure contournée pour tenir un délai peuvent finir par ne plus susciter de discussion. Ces exemples ne reproduisent pas la situation de Challenger ; ils permettent d’interroger la manière dont une organisation traite ses propres écarts. Que tolère-t-elle désormais qu’elle aurait auparavant jugé inacceptable ? Sur quels éléments fonde-t-elle cette évolution ?

Une alerte doit pouvoir peser sur l’arbitrage

Le cas Challenger rappelle aussi qu’identifier un danger et transmettre une alerte ne suffisent pas toujours à modifier une décision. Entre celui qui constate une difficulté et celui qui autorise une opération, l’information peut perdre de sa précision, de son urgence ou de sa portée.

Pour une équipe HSE, ce récit ouvre une réflexion sur le parcours réel des remontées terrain. Qui reçoit les signalements ? Comment les désaccords techniques sont-ils présentés à la direction ? Les incertitudes restent-elles visibles lorsque plusieurs niveaux hiérarchiques interviennent ? Et que se passe-t-il lorsqu’une réserve entre en conflit avec un objectif de production ou un engagement de délai ?

Ces questions déplacent l’analyse au-delà du seul comportement individuel. Elles invitent à examiner les conditions dans lesquelles chacun travaille et décide : moyens disponibles, priorités, relations entre métiers, place de l’expertise et possibilité de contester une décision. C’est sous cet angle que l’ICSI présente l’intérêt de l’ouvrage pour les organisations à risque.

Une BD pour ouvrir la discussion dans les équipes

Le format documentaire et dessiné offre une porte d’entrée vers un sujet qui peut sembler réservé aux spécialistes. L’ICSI propose notamment d’utiliser l’album dans les causeries, les quarts d’heure sécurité, les études de cas ou les formations. L’institut indique également pouvoir fournir, sur demande, des supports d’animation et d’accompagnement.

Pour prolonger cette proposition, une séance pourrait partir d’une question concrète : quelle anomalie avons-nous fini par considérer comme normale dans notre activité ? Une autre pourrait porter sur une alerte récente, en retraçant les étapes de son traitement et les suites données. Le parallèle avec Challenger devient alors un point de départ pour examiner les pratiques locales, sans prétendre assimiler toutes les situations de travail à une catastrophe spatiale.

L’album peut ainsi nourrir un échange entre opérateurs, encadrants, préventeurs et direction. L’enjeu de l’animation sera de faire émerger des situations précises et de leur donner une suite : réexaminer un écart récurrent, clarifier un circuit d’alerte ou rendre explicites les critères qui conduisent à poursuivre, suspendre ou adapter une opération.


Informations pratiques

73 secondes : la catastrophe de la navette Challenger, éditions Petit à Petit.

Auteurs : Nathaniel Legendre, Mattia Crotti, Nicola Madinelli et Hervé Laroche.

Parution : 17 juin 2026. Prix public annoncé : 21,90 €.

Découvrir l’ouvrage sur le site de l’ICSI

Chargement...
Anne Charlotte PIRON

Anne Charlotte PIRON pour INFORISQUE

Partager :

Le Club, la communauté des professionnels de la prévention

Échangez avec vos pairs, partagez vos retours d’expérience, posez vos questions et développez votre réseau au sein de la plus grande communauté Santé & Sécurité au Travail de France.

Découvrir

Découvrez La newsletter du risque !

Chaque semaine, recevez gratuitement « La Lettre du Risque », la newsletter d’Inforisque, avec une sélection d’actualités, de guides, de webinaires et d’événements pour enrichir votre veille en santé et sécurité au travail.

S'abonner