Dans un bureau, celui qui reste assis passe pour sérieux, celui qui se lève pour marcher passe pour distrait. Et si cette hiérarchie silencieuse reposait sur un contresens vieux de plusieurs siècles ?

Il y a une scène que la plupart des salariés sédentaires reconnaîtront : un collègue se lève, fait quelques pas dans le couloir, revient s’asseoir. Rien de dramatique, mais un mot flotte souvent, non dit : il fait une pause. Sous-entendu, il n’est pas en train de travailler. Dans la culture de bureau, en particulier dans les secteurs de la banque et de l’assurance où l’activité intellectuelle se juge à la posture, assis, concentré, immobile, le mouvement est souvent perçu comme une parenthèse. Un temps volé au temps productif, toléré parce qu’il est humainement nécessaire, mais jamais compté comme du temps de travail.

Cette évidence est si bien installée qu’elle façonne l’aménagement des bureaux, le rythme des réunions, jusqu’à la mauvaise conscience de ceux qui, précisément, se lèvent trop souvent.

La bascule : et si c’était l’inverse ?

Reprenons l’histoire à l’endroit. Aristote enseignait en marchant dans les allées couvertes du Lycée d’Athènes, les peripatoi, d’où le nom donné à son école, les péripatéticiens. Ce n’était pas une excentricité pédagogique : c’était une conviction que la pensée se construit en mouvement, pas malgré lui. Des siècles plus tard, Jean-Jacques Rousseau écrira dans ses Confessions une phrase que tout sédentaire moderne devrait connaître : il ne pouvait méditer qu’en marchant, et dès qu’il s’arrêtait, sa pensée s’arrêtait avec lui. Nietzsche ira plus loin encore, affirmant que seules les pensées venues en marchant ont vraiment de la valeur, et qualifiant la vie assise de véritable péché contre l’esprit.

Trois penseurs, trois époques, une même intuition : le mouvement n’est pas l’opposé du travail intellectuel. Il en est la condition. Ce que l’on appelle une pause n’est peut-être pas une interruption de la pensée, mais l’endroit où elle se fabrique.

Ce que confirme la physiologie et les sciences cognitives

Cette intuition philosophique a trouvé, bien plus tard, des explications mécanistiques. Sur le plan physiologique, la position assise prolongée réduit le débit sanguin et ralentit les échanges métaboliques, y compris ceux qui alimentent le cerveau en oxygène et en glucose. Le mouvement, même modéré, la marche notamment, relance cette circulation et améliore les fonctions cognitives associées à l’attention et à la mémoire de travail.

Sur le plan cognitif, une étude désormais classique menée par les chercheuses Marily Oppezzo et Daniel Schwartz à l’université Stanford a comparé les performances de pensée créative de personnes assises et de personnes en train de marcher. Les résultats ont montré une augmentation nette et constante de la production créative pendant et juste après la marche, quel que soit le terrain (tapis roulant en intérieur ou trajet en extérieur). L’explication proposée n’a rien de mystique : la marche libère une partie des ressources attentionnelles normalement mobilisées pour contrôler la posture et l’environnement, ressources qui se retrouvent disponibles pour l’association d’idées et la pensée divergente.

Il y a aussi un mécanisme plus discret, de l’ordre du biais cognitif et de l’organisation du travail : la norme du présentéisme. Rester visible à son poste est devenu, dans beaucoup d’organisations, un indicateur implicite d’engagement, alors qu’aucune donnée ne relie la durée d’immobilité à la qualité du travail produit. Ce biais entretient une confusion entre présence physique et présence cognitive, et pousse les collaborateurs à s’interdire des pauses qui seraient pourtant bénéfiques à leur propre performance.

Ce sujet n’est pas anecdotique du point de vue de la santé au travail. L’ANSES, dans ses travaux sur l’activité physique et la sédentarité, recommande justement de fractionner les périodes assises prolongées par des interruptions actives régulières, y compris de courte durée, plutôt que de les compenser uniquement par du sport en dehors du travail. L’enjeu n’est pas seulement le confort intellectuel : la sédentarité prolongée est un facteur reconnu de troubles musculo-squelettiques (TMS), et l’immobilité chronique, couplée à l’absence de régulation dans la journée de travail, entretient également certains risques psychosociaux (RPS) liés à la fatigue attentionnelle et à la charge mentale continue.

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Ce que cela change concrètement

Pour le salarié sédentaire, l’enjeu n’est pas de culpabiliser les heures passées assis, ni de s’imposer une nouvelle discipline contraignante. Il s’agit plutôt de changer le statut mental de la pause : ce n’est pas un moment soustrait au travail, c’est un moment qui le nourrit. Se lever avant une tâche qui demande de la clarté, marcher quelques minutes avant une réunion importante, ou tout simplement accepter qu’une idée qui ne vient pas assis puisse venir en bougeant, ce sont des gestes qui relèvent moins de la relaxation que de la méthode de travail.

Pour le responsable formation ou le manager, la question se déplace aussi. Si le mouvement participe à la qualité de la pensée, alors organiser des temps de mobilité dans la journée (réunions courtes en marchant, espaces qui invitent au déplacement, tolérance affichée envers les pauses actives) n’est pas une concession accordée au bien-être des équipes, c’est un investissement dans la qualité de leur travail intellectuel. C’est aussi, à moyen terme, un levier concret sur l’absentéisme : une organisation qui intègre le mouvement dans son rythme naturel réduit l’exposition cumulée aux TMS et allège une partie de la charge mentale liée à la sédentarité continue, deux facteurs directement corrélés aux arrêts de travail dans les métiers de bureau.

Faire l’expérience du basculement

Comprendre intellectuellement que le mouvement est une condition de la pensée est une chose. Le ressentir en est une autre. C’est précisément ce que la Fresque du Mouvement fait vivre en atelier collectif : plutôt que d’énoncer une règle de plus sur la nécessité de bouger, elle fait éprouver aux participants, par l’expérience et l’échange, comment leur propre rapport au mouvement influence leur énergie, leur attention et leur santé sur le long terme. Là où l’accroche de cet article part d’une idée reçue et la retourne par la démonstration, l’atelier permet à chaque équipe de la retourner à son tour, collectivement, à partir de son propre quotidien de travail.

Si vous souhaitez organiser une Fresque du Mouvement dans votre organisation, contactez-nous.

Article rédigé par Julien KAUFMANN, animateur de La Fresque du Mouvement

Maëlle RANQUET

Maëlle RANQUET pour LA FRESQUE DU MOUVEMENT

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