Former les salariés aux gestes, aux postures et aux principes de prévention est utile, mais les données scientifiques et les recommandations institutionnelles montrent qu’une prévention durable des troubles musculosquelettiques repose sur une démarche plus large : analyse du travail réel, participation des salariés, transformations techniques et organisationnelles, formation, puis évaluation dans le temps.

Les TMS, un enjeu qui dépasse largement la question de la posture

Les troubles musculosquelettiques constituent toujours un enjeu majeur de santé au travail. L’INRS indique qu’ils représentent plus de 80 % des maladies professionnelles reconnues en France et rappelle qu’ils touchent l’appareil locomoteur, notamment le cou, les épaules, les coudes, les poignets et les membres inférieurs. Dossier TMS de l’INRS

Les données de Santé publique France apportent un éclairage complémentaire. Le Baromètre 2021 a notamment interrogé 13 093 personnes âgées de 18 à 64 ans exerçant une activité professionnelle sur des TMS auto-déclarés au cours des douze derniers mois. Dans la population générale de 18 à 64 ans, la prévalence de l’ensemble des TMS étudiés – dos et membre supérieur – atteignait 58 % chez les femmes et 51 % chez les hommes. Résultats de Santé publique France

Derrière ces chiffres se trouve une réalité essentielle pour la prévention : les TMS ne sont généralement pas la conséquence d’un seul facteur. L’INRS distingue notamment les contraintes biomécaniques – efforts physiques, répétitivité et postures contraignantes -, les facteurs psychosociaux liés à l’organisation et à l’intensité du travail, ainsi que les ambiances physiques. Certains facteurs individuels peuvent également contribuer à leur survenue. Surtout, ces déterminants ne sont pas isolés : ils se combinent, avec des niveaux d’intensité et de fréquence qui varient selon les tâches et au cours du temps. Facteurs de risque des TMS – INRS

Cette vision multifactorielle change profondément la manière d’aborder la prévention. Si l’origine d’un TMS peut être liée simultanément au geste, à la répétition, à l’organisation du travail, au matériel disponible, au manque de récupération ou aux contraintes psychosociales, il devient difficile d’imaginer qu’une simple correction posturale puisse constituer une réponse suffisante. C’est d’ailleurs ce que nous avions déjà évoqué dans un précédent article consacré à la recherche de la « posture parfaite » : l’enjeu n’est plus seulement d’enseigner une position applicable à tous, mais de comprendre les contraintes auxquelles le salarié est réellement exposé et les marges de manœuvre dont il dispose.

REPÈRES À RETENIR

• Plus de 80 % des maladies professionnelles reconnues en France sont des TMS (INRS).

• 13 093 actifs occupés ont été interrogés dans l’analyse du Baromètre de Santé publique France 2021.

• Les TMS sont multifactoriels : facteurs biomécaniques, psychosociaux, ambiances physiques de travail et facteurs individuels peuvent se combiner.

Une formation peut transmettre des connaissances sans nécessairement transformer le travail

La formation conserve évidemment toute sa place. Elle permet de comprendre les mécanismes en jeu, de sensibiliser les salariés, de déconstruire certaines idées reçues et d’expérimenter d’autres stratégies gestuelles. Elle peut également constituer un moment privilégié pour faire remonter des difficultés qui n’avaient jusque-là jamais été exprimées. Cependant, acquérir une connaissance ne signifie pas nécessairement pouvoir la mettre en œuvre durablement.

Une revue systématique publiée dans la revue Ergonomics et consacrée aux formations à la manutention a analysé treize études répondant aux critères d’inclusion. Les auteurs concluent que, si les salariés peuvent rapporter une meilleure compréhension et une plus grande sensibilisation après la formation, cela ne conduit pas toujours au changement comportemental attendu et la réduction des TMS ne peut pas être démontrée sur cette seule base. Hogan, Greiner & O’Sullivan, 2014 – PubMed

Ce résultat ne remet pas en cause l’intérêt de la formation. Il souligne plutôt la nécessité de replacer celle-ci dans son contexte. Un salarié peut parfaitement avoir compris comment réduire certaines contraintes biomécaniques et se retrouver, dès le lendemain, confronté au même rythme de production, au même espace insuffisant, au même matériel ou à la même organisation. Dans ces conditions, le problème ne relève plus seulement du comportement individuel : il concerne la situation de travail dans son ensemble.

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Observer le travail réel avant de vouloir le corriger

C’est l’un des enseignements majeurs de l’ergonomie et de la prévention moderne des TMS : pour transformer une situation, il faut d’abord comprendre comment le travail est réellement effectué. L’INRS structure sa démarche autour de quatre étapes successives – engagement, état des lieux, analyse approfondie et transformation des situations de travail – auxquelles s’ajoutent trois actions continues : mobiliser, communiquer et évaluer. Démarche de prévention des TMS – INRS

L’analyse approfondie ne se limite donc pas à photographier une posture. Elle doit prendre en compte la succession des tâches, les modes opératoires, l’organisation du travail, la conception du poste et des locaux, les outils et équipements, les exigences de production, les effectifs, les compétences disponibles ou encore les contraintes temporelles. La brochure ED 6518 de l’INRS insiste précisément sur la nécessité d’identifier, à partir de l’analyse de l’activité, les déterminants des situations de travail qu’il est pertinent de transformer. Présentation de la brochure ED 6518 – INRS

L’Inserm va dans le même sens en rappelant que la prévention des TMS nécessite une approche globale de la situation de travail, fondée sur la collaboration des personnes directement impliquées, la mobilisation des acteurs ressources et l’implication de la direction. Ressource Inserm sur les TMS

Cette approche est particulièrement importante car elle évite de faire porter l’intégralité de la responsabilité de la prévention sur le salarié. Lorsque la contrainte provient de la hauteur d’un plan de travail, de l’emplacement d’un outil, d’un rythme imposé ou d’une organisation inadaptée, demander simplement à la personne de « mieux se positionner » revient à agir sur une partie du problème sans intervenir sur ses déterminants.

De la formation ponctuelle à une démarche structurée

La démarche TMS Pros de l’Assurance Maladie – Risques professionnels reprend cette logique de progression. Elle propose aux entreprises de réaliser un état des lieux, d’identifier les compétences nécessaires et les situations prioritaires, d’effectuer une analyse approfondie, de construire un plan d’actions, puis d’en mesurer les résultats et d’inscrire la prévention dans la durée. TMS Pros – Assurance Maladie

Cette approche repositionne la formation à sa juste place : elle constitue un levier parmi d’autres, au même titre que l’organisation du travail, l’aménagement des postes et des espaces, le choix des outils ou des équipements. Une démarche peut commencer par l’identification des situations prioritaires, se poursuivre par l’observation des postes et les échanges avec les salariés, puis aboutir à une formation construite à partir des situations réellement rencontrées. Les solutions identifiées peuvent ensuite être testées, ajustées et, lorsque cela est nécessaire, accompagnées de modifications techniques ou organisationnelles.

Cette logique permet également de mieux individualiser la prévention. Deux salariés réalisant apparemment la même tâche ne disposent pas nécessairement de la même morphologie, de la même mobilité, de la même expérience ou des mêmes stratégies motrices. L’objectif ne devrait donc pas être de reproduire mécaniquement une gestuelle unique, mais de comprendre les grands principes biomécaniques et de développer plusieurs stratégies permettant à chacun de s’adapter aux contraintes rencontrées.

Transformer le travail plutôt que demander uniquement au salarié de s’adapter

La prévention des TMS ne peut pas reposer uniquement sur la capacité du salarié à modifier son comportement. Dans certains cas, déplacer un outil de quelques dizaines de centimètres, modifier la hauteur d’un plan de travail, revoir l’organisation d’un stockage, introduire une aide technique ou réorganiser certaines séquences peut avoir davantage d’impact qu’une nouvelle consigne posturale.

La prévention devient alors une démarche participative dans laquelle les salariés jouent un rôle essentiel. Parce qu’ils connaissent leur activité et les difficultés quotidiennes auxquelles ils sont confrontés, leur expérience permet souvent d’identifier des solutions qu’une analyse théorique du poste ne ferait pas apparaître. L’Assurance Maladie recommande d’ailleurs d’associer les salariés, d’analyser les situations de travail et de construire un plan d’actions suivi dans le temps. Étapes et outils pour lutter contre les TMS – Assurance Maladie.

Et après la formation ?

C’est peut-être l’une des questions les moins souvent posées. Une entreprise organise une formation, les salariés y participent, un questionnaire de satisfaction est parfois rempli à l’issue de la journée, puis chacun reprend son activité. Pourtant, l’évaluation de l’efficacité d’une action de prévention ne devrait pas s’arrêter à la satisfaction exprimée immédiatement après l’intervention.

Que reste-t-il de la formation deux ou six mois plus tard ? Les recommandations proposées étaient-elles réellement applicables ? Les modifications envisagées ont-elles été réalisées ? Certaines contraintes ont-elles diminué ? Les salariés utilisent-ils les stratégies expérimentées pendant la formation ? De nouvelles difficultés sont-elles apparues ? Ces questions permettent de passer d’une logique d’intervention ponctuelle à une logique d’amélioration continue.

L’évaluation fait partie intégrante des démarches proposées par l’INRS et l’Assurance Maladie. TMS Pros prévoit notamment de suivre des indicateurs, de mesurer les premiers effets du plan d’actions, d’enrichir le tableau de bord et de maintenir dans le temps les compétences internes en prévention. La prévention ne s’arrête donc pas au jour de la formation ; elle se pilote et se réévalue.

La prévention doit-elle finalement être pensée comme un accompagnement ?

La question n’est probablement pas de choisir entre formation et accompagnement. Une formation de qualité reste un outil de sensibilisation, d’apprentissage et de mise en mouvement des équipes. Mais son efficacité dépend également de ce qui est réalisé avant et après. En amont, comprendre l’entreprise, ses métiers, ses contraintes et les situations prioritaires permet de construire une intervention réellement adaptée. Pendant la formation, travailler sur les situations concrètes rencontrées par les salariés facilite l’appropriation des connaissances et l’expérimentation de nouvelles stratégies. Après l’intervention, l’évaluation et le suivi permettent de vérifier ce qui a changé, d’identifier les difficultés persistantes et d’ajuster les solutions.

La prévention des TMS devient alors moins une succession d’actions isolées qu’un processus associant observation, analyse, formation, transformation et évaluation. Cette approche peut également nécessiter de croiser les regards : selon les problématiques rencontrées, les compétences du kinésithérapeute, de l’ergonome, du médecin du travail ou d’autres professionnels peuvent être complémentaires. L’objectif n’est pas de multiplier les intervenants, mais de mobiliser la bonne compétence au bon moment et sur la bonne problématique.

De la formation à l’accompagnement : l’approche Cinésis

C’est dans cette logique que Cinésis Solutions Prévention Santé développe ses interventions en entreprise. L’objectif n’est pas uniquement de transmettre pendant quelques heures des recommandations générales sur les gestes et les postures, mais de partir des situations de travail réellement rencontrées afin que la formation puisse s’intégrer dans une démarche plus globale de prévention.

Selon les besoins de l’entreprise, l’accompagnement peut débuter en amont par des échanges avec les responsables prévention, RH ou HSE, l’observation des postes et des situations de travail, l’analyse des principales contraintes rencontrées et, lorsque cela est nécessaire, une étude de poste personnalisée. Cette analyse permet de rapprocher les principes de prévention de la réalité concrète des tâches, du matériel, de l’environnement et des contraintes de chaque activité.

La formation peut ensuite être construite autour des situations observées. L’objectif est d’apporter les connaissances nécessaires à la compréhension des TMS, mais surtout de permettre aux salariés d’expérimenter différentes stratégies et de réfléchir aux adaptations possibles de leur environnement de travail. Dans certaines situations, cette individualisation peut être approfondie grâce à l’Intelligence motrice et décisionnelle®, une approche développée par Cinésis autour des préférences motrices et cognitives et de leur application aux situations professionnelles.

Enfin, lorsque la situation le justifie, l’accompagnement peut se poursuivre après la formation afin d’évaluer la mise en œuvre des recommandations, d’identifier les difficultés persistantes et d’ajuster les actions engagées. La formation de relais internes peut également contribuer à maintenir cette dynamique. La formation Ambassadeur Santé Cinésis prévoit par exemple deux jours de formation associés à une supervision sur six mois, afin d’aider l’entreprise à faire vivre la prévention au-delà d’une intervention ponctuelle.

L’idée directrice est simple : comprendre le travail avant d’intervenir, agir avec les salariés plutôt que seulement sur les salariés, puis vérifier dans le temps que les solutions proposées fonctionnent réellement.

Conclusion : passer de l’action de prévention à la culture de prévention

Une journée de formation peut provoquer une prise de conscience, transmettre des connaissances, permettre d’expérimenter de nouvelles stratégies et créer une dynamique collective. Elle constitue donc un outil précieux et conserve toute sa place dans une politique de prévention.

Mais les TMS étant multifactoriels, leur prévention ne peut raisonnablement reposer sur un outil unique. Les données de Santé publique France, les recommandations de l’INRS, les ressources de l’Inserm, la démarche TMS Pros et les travaux scientifiques convergent vers une approche plus globale, intégrant les dimensions biomécaniques, organisationnelles, psychosociales et individuelles.

La question à poser n’est donc peut-être plus uniquement « Quelle formation devons-nous organiser ? », mais plutôt « Comment pouvons-nous inscrire cette formation dans une démarche capable de transformer durablement les situations de travail ? ». C’est à cette condition que la prévention peut progressivement sortir d’une succession d’actions ponctuelles pour devenir une véritable culture de prévention intégrée au fonctionnement quotidien de l’entreprise.

Références et ressources

• INRS – Troubles musculosquelettiques (TMS), ce qu’il faut retenir

• INRS – Facteurs de risque des TMS

• INRS – Démarche de prévention des TMS

• INRS – Démarche de prévention des troubles musculosquelettiques, brochure ED 6518

• Santé publique France – Prévalence de TMS en France, Baromètre 2021

• Inserm – Troubles musculosquelettiques

• Assurance Maladie – Risques professionnels – TMS Pros

• Hogan D.A.M., Greiner B.A., O’Sullivan L. (2014). The effect of manual handling training… Ergonomics, 57(1), 93-107. PMID 24387742.

Johann DIVARET

Johann DIVARET pour Cinésis Solutions Prévention Santé

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