Capacités physiques, perception du stress, contrôle moteur et organisation du travail : comprendre la variabilité individuelle pour mieux prévenir les TMS.
Dans une entreprise industrielle, deux salariés occupent le même poste. Ils réalisent des gestes comparables, manipulent les mêmes charges et travaillent selon des horaires identiques. Pourtant, après plusieurs mois, l’un développe des douleurs à l’épaule ou au dos, tandis que l’autre ne présente aucun symptôme particulier.
Comment expliquer cette différence ?
La réponse ne se trouve pas uniquement dans la posture adoptée ou le nombre de mouvements effectués. Elle réside dans une interaction complexe entre les contraintes professionnelles, les capacités individuelles, la récupération, l’environnement psychosocial et la manière dont chaque personne perçoit et gère les situations de travail.
Comprendre cette variabilité constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour faire évoluer la prévention des troubles musculosquelettiques (TMS).
1. Les TMS : des pathologies multifactorielles
Les TMS regroupent différentes affections touchant les muscles, les tendons, les nerfs et les structures périarticulaires. Lombalgies, cervicalgies, tendinopathies de l’épaule, épicondylites ou syndromes du canal carpien peuvent affecter durablement la santé et l’activité professionnelle.
Selon l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), les TMS représentent plus de 80 % des maladies professionnelles reconnues en France.
L’INRS distingue plusieurs familles de facteurs de risque :
- Biomécaniques : répétitivité, efforts, amplitudes articulaires, maintien prolongé de certaines positions biomécaniques.
- Psychosociaux : pression temporelle, faible autonomie, manque de soutien, exigences émotionnelles
- Environnementaux: vibrations, froid, bruit ou éclairage inadapté.
- Individuels : âge, antécédents médicaux et caractéristiques personnelles.
Ces facteurs n’agissent pas indépendamment. Ils se combinent et évoluent au cours de la journée, parfois même d’une tâche à l’autre.
C’est précisément cette interaction qui rend insuffisante une prévention reposant uniquement sur la recherche du « bon geste ».
2. Une même contrainte ne représente pas le même effort pour chacun
Imaginons deux salariés devant manipuler régulièrement une charge de 10 kg.
Pour l’un, cette tâche représente un effort relativement modéré. Pour l’autre, elle mobilise une proportion beaucoup plus importante de ses capacités physiques.
La charge extérieure est identique, mais la sollicitation relative ne l’est pas.
Force musculaire, endurance, coordination, expérience gestuelle, antécédents douloureux et niveau de fatigue peuvent modifier la réponse de l’organisme.
Cette distinction entre charge externe et charge interne est fondamentale dans le sport de haut niveau.
Les travaux conduits dans l’environnement de l’INSEP s’intéressent notamment aux relations entre contraintes biomécaniques, capacités musculaires et réponses neuromécaniques des sportifs.
Cette logique peut utilement inspirer la prévention en entreprise : une tâche ne devrait pas être évaluée uniquement à partir de ce qu’elle impose, mais également à partir des ressources disponibles pour l’accomplir.
Il ne s’agit cependant pas de considérer les salariés comme des sportifs de compétition. L’objectif est d’adapter les conditions de travail, et non d’exiger une performance physique toujours plus importante.
3. Le stress modifie aussi notre manière de bouger
Le stress est souvent abordé sous l’angle psychologique. Pourtant, ses manifestations sont également physiologiques et motrices.
Face à une situation perçue comme exigeante ou menaçante, l’organisme mobilise différents mécanismes d’adaptation : activation du système nerveux autonome, modification de la vigilance et évolution de l’activité musculaire.
L’INRS souligne que le stress peut augmenter le tonus musculaire, les forces de serrage et d’appui, tout en allongeant les temps de récupération.
Une revue systématique avec méta-analyse publiée dans European Journal of Applied Physiology a également montré qu’en situation expérimentale, des facteurs de stress liés à la cadence, à la précision ou aux exigences cognitives augmentaient l’activité musculaire au niveau des épaules et des avant-bras.
Ces résultats proviennent principalement d’expérimentations en laboratoire et ne permettent pas, à eux seuls, de prédire l’apparition d’une pathologie.
Ils illustrent néanmoins un mécanisme important : la manière dont nous vivons une tâche peut influencer la manière dont nous l’exécutons.
Un salarié soumis à une forte pression temporelle peut serrer davantage son outil, maintenir une contraction musculaire plus importante ou limiter ses possibilités de récupération.
À contraintes mécaniques comparables, le coût physiologique de l’activité peut donc varier.
4. Pourquoi la perception du stress diffère-t-elle d’une personne à l’autre ?
Le stress ne dépend pas seulement de la difficulté objective d’une situation.
Il dépend également de l’évaluation que chacun fait des exigences rencontrées et des ressources dont il pense disposer pour y répondre.
Une tâche inhabituelle pourra être perçue comme stimulante par un salarié expérimenté, mais comme particulièrement exigeante par une personne moins familiarisée avec cette activité.
La confiance, l’expérience, le sentiment de contrôle, le soutien des collègues et les possibilités d’adaptation jouent un rôle dans cette perception.
L’Inserm, dans son expertise collective consacrée au stress au travail, décrit différents mécanismes reliant les facteurs psychosociaux à la santé musculosquelettique, notamment les réponses physiologiques et la modulation de la perception douloureuse.
Cette variabilité ne signifie pas que certains salariés seraient psychologiquement fragiles.
Elle rappelle surtout que l’environnement professionnel et les ressources individuelles interagissent en permanence.
Deux personnes peuvent donc réagir différemment à une même situation, sans que cela remette en question la réalité de leurs douleurs.
5. Stress, douleur et mouvement : une interaction dans les deux sens
La douleur n’est pas un simple indicateur mécanique de l’état des tissus.
Elle résulte d’une expérience complexe intégrant des informations sensorielles, émotionnelles et cognitives.
Lorsqu’une douleur apparaît, le système nerveux peut modifier l’organisation du mouvement. Certaines personnes réduisent spontanément leurs amplitudes, augmentent la contraction de certains muscles ou évitent des gestes qu’elles considèrent comme dangereux.
Ces adaptations peuvent être utiles à court terme. Lorsqu’elles deviennent persistantes, elles peuvent parfois limiter les possibilités de mouvement ou entretenir des comportements d’évitement.
Inversement, une douleur persistante peut augmenter l’inquiétude, perturber le sommeil et modifier la perception des contraintes professionnelles.
Il peut alors s’installer une interaction entre douleur, fatigue, appréhension et activité motrice.
Cette relation n’est ni automatique ni identique chez tous les individus.
Elle justifie une approche biopsychosociale, associant l’analyse des contraintes physiques à celle de l’organisation du travail, de la récupération et du vécu du salarié.
6. La variabilité du mouvement : une ressource à préserver
Pendant longtemps, la prévention a cherché à enseigner une posture idéale, supposée convenir à tous.
Pourtant, le corps humain dispose de nombreuses stratégies pour accomplir une même tâche.
Changer ses appuis, modifier sa prise, ajuster sa distance à une charge ou alterner les positions permet de répartir différemment les sollicitations.
La variabilité motrice représente ainsi une capacité d’adaptation.
Cela ne signifie pas que toutes les techniques se valent dans toutes les situations : la masse manipulée, la fréquence des efforts, l’environnement et les capacités de chacun restent déterminants.
Mais rechercher systématiquement un mouvement unique peut limiter les possibilités d’adaptation.
La question devient alors moins « Quelle est la posture parfaite ? » que « Quelles stratégies permettent d’accomplir cette tâche avec des contraintes acceptables et des possibilités suffisantes de récupération ? »
Cette approche rejoint certaines réflexions issues de la préparation sportive, où l’adaptabilité et la disponibilité motrice constituent des ressources importantes.
7. Ce que le sport de haut niveau peut nous apprendre
Dans le sport de haut niveau, deux athlètes soumis à un entraînement comparable ne présentent pas nécessairement les mêmes réponses physiologiques, les mêmes sensations de fatigue ou les mêmes besoins de récupération.
L’individualisation de la préparation vise précisément à tenir compte de ces différences.
La préparation mentale constitue également un volet important.
Dans un guide consacré aux compétences mentales, l’INSEP aborde notamment la gestion de l’attention, la régulation des émotions, la perception du stress et la capacité à maintenir une action efficace sous pression.
Ces compétences ne peuvent pas être transposées mécaniquement au monde professionnel. Elles apportent néanmoins un éclairage intéressant : les capacités physiques et les ressources attentionnelles participent conjointement à l’adaptation à une situation.
En entreprise, cela invite à considérer la fatigue physique, la charge mentale, les possibilités de récupération et les contraintes organisationnelles comme des dimensions complémentaires de la prévention.
8. Les données scientifiques confirment le rôle des facteurs psychosociaux
Une méta-analyse publiée en 2025 dans Applied Ergonomics, regroupant 32 études longitudinales, a comparé les associations entre expositions biomécaniques, facteurs psychosociaux et symptômes musculosquelettiques.
Pour les douleurs lombaires, les associations observées correspondaient à des odds ratios de 1,51 pour les expositions biomécaniques et de 1,14 pour les expositions psychosociales étudiées.
Ces chiffres ne représentent pas des probabilités individuelles de développer une lombalgie et ne permettent pas d’attribuer une part précise des TMS à chaque facteur.
Ils confirment toutefois l’intérêt d’intégrer les dimensions psychosociales aux démarches de prévention.
Une autre méta-analyse portant sur 50 études longitudinales avait déjà identifié des associations entre plusieurs facteurs de stress professionnel et l’apparition ultérieure de troubles musculosquelettiques.
Prévenir les TMS ne consiste donc pas à opposer biomécanique et psychosocial, mais à comprendre comment ces dimensions se renforcent ou se compensent.
9. Comment intégrer cette variabilité dans la prévention en entreprise ?
Une prévention efficace doit d’abord partir du travail réel.
L’observation des postes permet d’identifier les contraintes physiques, mais elle gagne à être complétée par des échanges avec les salariés sur leurs difficultés, leur fatigue, leurs marges de manœuvre et les situations qu’ils jugent les plus exigeantes.
Plusieurs leviers peuvent ensuite être mobilisés :
- Adapter les hauteurs de travail, les outils, les charges et l’organisation des tâches.
- Réduire les sollicitations excessives et les situations de répétitivité prolongée.
- Favoriser les changements de position et les possibilités de récupération.
- Développer les capacités physiques lorsque cela répond aux besoins réels.
- Agir sur la pression temporelle, l’autonomie et les possibilités d’entraide.
- Accompagner les salariés présentant des douleurs persistantes, en lien avec les professionnels de santé compétents.
L’Inserm rappelle que la prévention des TMS nécessite une approche globale associant les salariés, les acteurs de prévention et la direction.
La formation trouve toute sa place dans cette démarche, à condition de ne pas remplacer les adaptations techniques et organisationnelles indispensables.
10. Vers une prévention plus individualisée et durable
Chez Cinésis Solutions Prévention Santé, nous défendons une approche associant compréhension du corps humain, analyse ergonomique, prévention des TMS et prise en compte des facteurs psychosociaux.
Nos interventions cherchent à dépasser les consignes gestuelles standardisées pour permettre aux salariés de comprendre leurs contraintes, d’expérimenter différentes stratégies et d’identifier des solutions applicables dans leur environnement professionnel.
Cette démarche s’appuie sur des professionnels de santé et sur un accompagnement adapté aux réalités de chaque entreprise.
Elle se retrouve dans nos formations en gestes et postures, prévention des TMS et des RPS, ainsi que dans notre formation de Préventeur Santé en entreprise.
Car si les contraintes professionnelles peuvent être communes, les capacités d’adaptation et les besoins ne sont jamais totalement identiques.
La prévention de demain ne consistera pas seulement à apprendre aux salariés à mieux bouger. Elle devra aussi permettre aux organisations de créer les conditions dans lesquelles chacun peut travailler, s’adapter et récupérer durablement.
Johann Divaret — Kinésithérapeute-ostéopathe, ancien sportif de haut niveau, fondateur de Cinésis Solutions Prévention Santé.
Cinésis accompagne les entreprises dans la prévention des TMS, l’ergonomie, la gestion du stress et le développement d’une performance durable.
Johann DIVARET pour Cinésis Solutions Prévention Santé
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