La recommandation est juste. Mais observons un instant la journée de travail que nous avons construite autour des collaborateurs.
Ils arrivent en voiture ou en transports. Ils prennent l’ascenseur. Ils s’installent devant leur écran. Ils enchaînent les mails, les dossiers et les réunions en visioconférence, parfois même avec un collègue situé quelques mètres plus loin.
Le repas peut être pris rapidement, quelquefois devant l’ordinateur. Puis la journée reprend exactement au même endroit.
Et à la fin, nous leur expliquons qu’ils devraient faire l’effort de bouger davantage.
Il y a tout de même une contradiction.
Nous demandons aux salariés de bouger dans des organisations qui ont progressivement supprimé une grande partie de leurs mouvements.
Le collaborateur ne décide pas toujours de rester assis
Lorsque nous parlons de sédentarité, nous avons tendance à ramener le sujet à la responsabilité individuelle.
« Il pourrait prendre les escaliers. »
« Elle pourrait se lever plus souvent. »
« Ils devraient penser à faire une pause. »
Bien sûr, chacun possède une marge de manœuvre. Mais cette marge dépend aussi fortement de l’environnement et de l’organisation du travail.
Peut-on réellement reprocher à un collaborateur de rester assis lorsque toutes ses tâches, tous ses outils et toutes ses réunions sont organisés autour d’un écran ? Une question que l’on se pose chez Mon Entreprise Bouge !
Peut-on lui demander de se lever régulièrement si les pauses sont implicitement assimilées à une perte de productivité ?
Peut-on encourager le mouvement si un collaborateur qui marche pendant une réunion donne l’impression de ne pas être suffisamment concentré ?
Dans certaines entreprises, se lever sans raison précise reste presque inhabituel. Alors que rester assis pendant deux heures devant son écran ne surprend personne.
La sédentarité n’est donc pas uniquement une mauvaise habitude personnelle.
Elle peut aussi devenir une habitude collective produite par le travail lui-même.
Pendant ce temps, que se passe-t-il dans notre corps ?
Notre corps n’est pas seulement fait pour pratiquer une activité physique une ou deux fois par semaine. Il est conçu pour alterner régulièrement les positions et les niveaux d’activité.
Lorsque nous restons assis longtemps, les grands muscles des jambes sont très peu sollicités. Les quadriceps, les fessiers et les mollets réduisent fortement leur activité.
Or, les contractions musculaires jouent plusieurs rôles.
Elles participent à notre dépense énergétique, facilitent l’utilisation des différents substrats énergétiques et contribuent au retour du sang depuis les membres inférieurs. La contraction des mollets agit notamment comme une pompe qui accompagne la circulation veineuse.
Lorsque nous nous levons et faisons quelques pas, ces muscles se remettent en action. Les appuis changent, les articulations bougent et notre cerveau reçoit de nouvelles informations sensorielles provenant du corps.
Une courte marche ne transforme évidemment pas notre condition physique. Mais elle vient interrompre une période d’immobilité.
Et cette distinction est importante.
L’objectif n’est pas uniquement de faire du sport. Il est aussi d’éviter que plusieurs heures de notre journée se déroulent sans presque aucun mouvement.
Informer ne suffit pas toujours à transformer
La grande majorité des collaborateurs savent déjà qu’il est préférable de bouger.
Le problème n’est donc pas toujours le manque d’information.
Le problème, c’est le passage de la connaissance à l’action.
Une affiche peut sensibiliser. Une conférence peut provoquer une prise de conscience. Un atelier peut donner envie de changer. Mais si le collaborateur retrouve ensuite exactement la même organisation, les mêmes contraintes et les mêmes habitudes collectives, l’élan risque de disparaître rapidement.
La sensibilisation est indispensable, mais elle doit devenir le point de départ d’une démarche plus large.
Parce qu’une action ponctuelle ne peut pas, à elle seule, transformer une habitude entretenue huit heures par jour.
Comme je le dis souvent :
La prévention ne doit pas seulement créer un souvenir. Elle doit changer une habitude.
Une pause active ne suffit pas si l’environnement décourage le mouvement
Installer un bureau assis-debout, envoyer une notification ou proposer une pause active peut être utile.
Mais aucun outil ne fonctionne durablement s’il reste déconnecté de la culture de l’entreprise.
Un collaborateur utilisera difficilement son bureau debout si personne autour de lui ne change jamais de position.
Il ignorera probablement les rappels de pause si sa charge de travail ne lui permet pas de s’interrompre.
Il hésitera à marcher pendant un appel si cela ne correspond pas aux habitudes de son équipe.
La vraie question n’est donc pas seulement :
« Comment motiver les collaborateurs à bouger ? »
Elle pourrait plutôt devenir :
« Comment rendre le mouvement possible, simple et normal pendant la journée de travail ? »
Ce changement de question modifie toute la démarche.
Nous ne cherchons plus uniquement à convaincre les individus. Nous cherchons à créer un environnement dans lequel le comportement souhaité devient naturellement plus facile à adopter.
Concrètement, que peut faire l’entreprise ?
Il ne s’agit pas de transformer chaque journée de travail en séance de sport.
Quelques évolutions peuvent déjà modifier les habitudes collectives :
- autoriser et encourager les changements de position pendant certaines réunions ;
- organiser des réunions courtes en marchant lorsque le format le permet ;
- inviter les collaborateurs à profiter des appels téléphoniques pour se déplacer ;
- intégrer de courtes pauses guidées dans la journée ;
- créer des transitions entre deux longues périodes passées devant l’écran ;
- rendre accessibles des exercices simples, réalisables en tenue de travail ;
- sensibiliser les managers afin qu’ils deviennent eux-mêmes moteurs et exemplaires ;
- demander directement aux équipes ce qui les empêche de bouger davantage.
Cette dernière question est essentielle.
Une action de prévention efficace ne devrait pas uniquement dire aux collaborateurs ce qu’ils doivent faire. Elle devrait aussi chercher à comprendre leur réalité.
Le manque de temps, la pression, l’aménagement des espaces, les habitudes de l’équipe ou la peur du regard des autres peuvent constituer de véritables freins.
Pour remettre du mouvement dans le travail, il faut parfois commencer par écouter ceux qui réalisent ce travail chaque jour.
Passer de l’injonction à l’autorisation
« Bougez plus » est une recommandation.
Mais dans certaines organisations, les collaborateurs ont surtout besoin d’entendre :
« Vous pouvez changer de position. »
« Vous pouvez vous lever pendant cette réunion. »
« Vous pouvez prendre deux minutes pour remettre votre corps en mouvement. »
« Vous ne serez pas considéré comme moins impliqué parce que vous quittez votre chaise quelques instants. »
Cette autorisation doit être visible, collective et portée par le management. Sinon, la responsabilité continue de peser uniquement sur l’individu.
Et c’est là tout l’enjeu.
On ne peut pas demander aux collaborateurs de résoudre seuls un problème que l’organisation contribue elle-même à produire.
Remettre du mouvement là où le travail l’a supprimé
La lutte contre la sédentarité ne consiste pas à supprimer les chaises ni à demander à tout le monde de rester debout toute la journée.
Rester debout sans bouger n’est d’ailleurs pas la finalité.
Le véritable objectif est de retrouver de la variété : s’asseoir, se lever, marcher, changer d’appui, mobiliser ses articulations et interrompre régulièrement les longues périodes d’immobilité.
Le mouvement ne devrait pas être considéré comme une interruption du travail.
Il peut faire partie du travail.
C’est probablement l’un des changements culturels les plus importants à engager dans les prochaines années : ne plus opposer mouvement et productivité, mais comprendre que le corps accompagne le collaborateur dans toutes ses missions.
Alors, avant de demander une nouvelle fois aux salariés de bouger davantage, posons-nous une question plus profonde :
Leur organisation du travail leur permet-elle réellement de le faire ?
Car la sédentarité au travail n’est pas seulement une question de volonté individuelle.
C’est aussi une production collective.
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Jean-Julien SOUQUES pour Mon Entreprise Bouge !
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