Les exosquelettes professionnels promettent de diminuer les efforts musculaires et la fatigue des salariés. Mais permettent-ils réellement de prévenir les troubles musculosquelettiques (TMS) ? Entre assistance mécanique, organisation du travail et gestion énergétique, leur utilisation soulève des questions essentielles pour la santé au travail.

Exosquelettes et prévention des TMS : une innovation qui interroge

Les exosquelettes se développent dans l’industrie, la logistique, le bâtiment et certains métiers du soin.

Ces dispositifs d’assistance physique peuvent accompagner certains mouvements, diminuer les sollicitations musculaires et rendre des tâches physiquement exigeantes moins pénibles.

Pour les entreprises confrontées aux troubles musculosquelettiques, leur intérêt semble évident.

Pourtant, une question mérite d’être posée : réduire la fatigue ressentie suffit-il à diminuer les risques professionnels ?

Car si un exosquelette peut soulager certains muscles, il ne supprime pas nécessairement toutes les contraintes auxquelles le salarié est exposé.

L’INRS rappelle que les exosquelettes doivent s’inscrire dans une démarche globale de prévention, fondée sur l’analyse des situations de travail et l’identification des besoins réels.

L’enjeu n’est donc pas seulement technologique. Il est également ergonomique, organisationnel et humain.

Un exosquelette soulage-t-il réellement le corps humain ?

Il existe aujourd’hui plusieurs catégories d’exosquelettes professionnels.

Les dispositifs passifs utilisent notamment des ressorts ou des éléments élastiques pour accompagner certains mouvements. Les exosquelettes actifs disposent quant à eux d’une assistance motorisée.

Selon leur conception, ces équipements peuvent agir sur le dos, les épaules, les bras ou d’autres régions du corps.

Dans certaines conditions, ils permettent de réduire l’activité de groupes musculaires ciblés et de diminuer la perception de l’effort.

Ces résultats sont encourageants, mais doivent être interprétés avec prudence.

Lorsqu’un exosquelette assiste un mouvement, il peut modifier la coordination musculaire, les stratégies gestuelles et la répartition des contraintes physiques.

Soulager un muscle ne signifie donc pas nécessairement soulager l’ensemble du corps.

Une assistance au niveau du dos, par exemple, ne garantit pas que les sollicitations exercées sur les hanches, les épaules ou les membres inférieurs soient toutes diminuées.

Il faut également tenir compte de l’encombrement, du confort, des réglages et de la compatibilité du dispositif avec les différentes tâches.

L’évaluation doit ainsi porter sur l’ensemble de la situation professionnelle, et non uniquement sur la réduction de l’activité d’un muscle.

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Le véritable risque : travailler davantage parce que l’on ressent moins la fatigue

Imaginons un salarié chargé de réaliser des opérations répétées avec les bras en hauteur.

L’entreprise décide de l’équiper d’un exosquelette afin de réduire certaines sollicitations musculaires des épaules.

Le salarié ressent moins de fatigue. Le dispositif semble remplir son objectif.

Mais que se passe-t-il si cette amélioration conduit progressivement à prolonger les tâches, à réduire les pauses ou à augmenter les cadences ?

Le bénéfice initial peut alors être partiellement compromis.

L’exosquelette n’a pas nécessairement supprimé la répétitivité, les postures prolongées, les contraintes articulaires ou la nécessité de récupérer.

Il a modifié certaines sollicitations.

La question essentielle n’est donc pas seulement de savoir combien d’effort l’exosquelette permet d’économiser, mais ce que l’entreprise fait de cette économie d’effort.

L’utilise-t-elle pour préserver les capacités physiques du salarié ?

Ou pour prolonger son exposition à une activité contraignante ?

Cette distinction devrait être au cœur de toute réflexion sur l’utilisation des exosquelettes en entreprise.

Ce que le sport de haut niveau nous apprend sur la gestion de la fatigue

Mon expérience au sein de l’équipe de France de kayak de course en ligne m’a permis de comprendre un principe fondamental : la performance durable ne repose pas uniquement sur la capacité à produire un effort.

Elle dépend également de la manière dont cet effort est organisé, répété et compensé par des périodes de récupération.

Dans le sport de haut niveau, un entraîneur ne cherche pas à supprimer toute fatigue.

Il cherche à doser les sollicitations, à alterner les intensités et à organiser la récupération pour permettre à l’athlète de développer ses capacités sans accumuler une charge excessive.

Un sportif qui ressent moins la fatigue n’est pas nécessairement capable de supporter indéfiniment une charge supplémentaire.

Pourquoi raisonner différemment dans le monde professionnel ?

Bien entendu, les objectifs sont distincts. Un salarié n’a pas vocation à s’entraîner pour supporter toujours davantage de contraintes professionnelles.

Mais cette comparaison met en évidence un principe essentiel : la diminution de la fatigue ressentie ne doit pas devenir un prétexte pour augmenter systématiquement la charge physique.

Si un exosquelette permet de diminuer certaines sollicitations, son bénéfice devrait avant tout contribuer à préserver les ressources physiques du salarié.

L’objectif d’un exosquelette ne devrait pas être de permettre au salarié d’en faire davantage, mais de lui permettre de préserver davantage ses capacités.

Cette réflexion nous invite à dépasser la seule question de l’assistance mécanique pour nous intéresser à l’organisation globale des efforts.

Le corps humain n’est pas une machine à laquelle il suffit d’ajouter une assistance

Le corps humain possède des capacités remarquables d’adaptation.

À chaque mouvement, le système nerveux ajuste l’activité musculaire, l’équilibre et la coordination en fonction de la tâche à réaliser.

Ces mécanismes dépendent notamment de la force, de la mobilité, de l’endurance et de l’expérience gestuelle.

Lorsqu’un exosquelette intervient, il peut modifier certains de ces paramètres.

L’utilisateur doit apprendre à travailler avec cette assistance, à comprendre son fonctionnement et à adapter ses mouvements.

Cela ne signifie pas qu’un exosquelette provoque automatiquement une perte de force ou un déconditionnement musculaire. Les connaissances disponibles ne permettent pas de généraliser un tel effet.

En revanche, son utilisation soulève une question pertinente : comment préserver les capacités physiques et les possibilités d’adaptation des salariés lorsque certaines tâches sont régulièrement assistées ?

L’enjeu n’est pas d’opposer technologie et capacités humaines.

Il est de faire en sorte que la technologie accompagne le fonctionnement du corps sans faire oublier l’importance de la mobilité, de la diversité des mouvements et du maintien des capacités physiques.

Alterner les tâches et préserver les pauses : des leviers de prévention indispensables

La prévention des TMS ne peut pas se limiter à la correction des gestes et des postures.

La répétitivité, la durée des sollicitations, leur intensité et les possibilités de récupération jouent également un rôle majeur.

Un salarié peut utiliser une stratégie gestuelle adaptée tout en restant exposé à des contraintes importantes lorsqu’il répète le même mouvement pendant plusieurs heures.

L’alternance des tâches peut contribuer à mieux répartir les sollicitations, à condition que les activités successives ne mobilisent pas systématiquement les mêmes régions du corps.

Passer d’un poste sollicitant fortement le dos à une autre activité présentant des contraintes similaires ne constitue pas nécessairement une récupération.

De la même manière, les pauses et les changements de posture doivent être préservés, y compris lorsqu’un équipement d’assistance est utilisé.

Un salarié équipé d’un exosquelette reste un salarié dont le corps a besoin de récupération.

Cette approche rejoint les principes développés dans les formations gestes et postures et manutention de Cinésis, qui associent compréhension du fonctionnement du corps, analyse des situations professionnelles et apprentissage de stratégies d’économie d’effort.

L’objectif est de permettre aux salariés de mieux comprendre leurs contraintes et de développer des stratégies adaptées à leur activité.

La gestion énergétique : apprendre à mieux utiliser ses ressources physiques

C’est dans cette réflexion que s’inscrit la notion de gestion énergétique au travail.

L’objectif n’est pas simplement de demander aux salariés de faire moins d’efforts.

Il s’agit de leur apprendre à comprendre comment leur corps fonctionne pour mieux répartir les sollicitations tout au long de la journée.

Cette démarche repose sur plusieurs dimensions complémentaires.

Comprendre le coût physique d’un geste

Deux manières de réaliser une même tâche peuvent entraîner des sollicitations très différentes.

La distance d’une charge par rapport au corps, la position des appuis, l’amplitude du mouvement ou la coordination musculaire influencent l’effort nécessaire.

Il ne s’agit pas d’imposer une posture universelle, mais d’apprendre à identifier les stratégies les plus adaptées à chaque situation.

Anticiper l’accumulation de fatigue

La fatigue ne se manifeste pas uniquement par l’apparition d’une douleur.

Elle peut s’installer progressivement sous l’effet de sollicitations répétées, de postures prolongées ou d’un manque de récupération.

Apprendre à reconnaître ces situations permet d’agir plus tôt sur les habitudes et l’organisation du travail.

Varier les sollicitations et organiser la récupération

L’alternance des tâches, les pauses actives et les changements de posture peuvent contribuer à mieux répartir les contraintes.

Ces stratégies doivent être adaptées aux métiers, aux postes et aux possibilités réelles de l’entreprise.

Préserver les capacités physiques

La force, la mobilité, l’endurance et la coordination restent des ressources essentielles pour répondre aux exigences professionnelles.

L’assistance mécanique peut être utile, mais elle ne remplace pas l’intérêt de préserver ces capacités.

Dans cette perspective, l’exosquelette devient un outil parmi d’autres.

Il peut être pertinent pour une tâche précise, à un moment donné, sans devoir nécessairement être porté pendant toute la journée.

La véritable question n’est plus seulement : « Quel exosquelette choisir ? », mais : « Comment organiser le travail pour préserver durablement les capacités physiques des salariés ? »

Avant d’investir dans un exosquelette, analyser les contraintes réelles du poste

L’acquisition d’un exosquelette peut représenter un investissement important.

Mais le prix du dispositif ne devrait intervenir qu’après l’identification du besoin réel.

Quelles sont les contraintes physiques rencontrées par les salariés ?

Les tâches sont-elles répétitives, prolongées ou particulièrement exigeantes ?

Peut-on améliorer l’aménagement du poste ?

Une modification de l’organisation du travail permettrait-elle de réduire les sollicitations ?

D’autres aides techniques pourraient-elles être plus adaptées ?

Les salariés ont-ils été associés à la réflexion ?

Une phase d’expérimentation est-elle prévue ?

Et comment évaluera-t-on les effets du dispositif plusieurs semaines ou plusieurs mois après son introduction ?

L’INRS recommande une démarche structurée pour l’acquisition et l’intégration des exosquelettes en entreprise, depuis la définition du besoin jusqu’à l’évaluation en situation réelle.

Cette démarche implique les utilisateurs, les responsables de production, les préventeurs et les différents acteurs concernés.

Elle permet d’éviter qu’une entreprise investisse dans une solution technologique alors que certaines difficultés pourraient être réduites par une adaptation du poste ou de l’organisation.

La formation constitue également une étape essentielle.

Elle ne devrait pas se limiter à l’apprentissage des réglages ou de l’entretien du dispositif.

Elle doit permettre de comprendre les contraintes physiques, les effets de l’assistance, ses limites et les conditions dans lesquelles son utilisation est pertinente.

Les managers doivent aussi être associés à cette réflexion, notamment pour éviter que la réduction de la fatigue ressentie ne conduise à une augmentation des durées d’exposition.

Enfin, un suivi dans le temps permet de vérifier l’acceptabilité du dispositif et ses effets sur les situations de travail.

Conclusion : assister le corps, oui. Oublier son fonctionnement, non.

Les exosquelettes professionnels représentent une innovation intéressante.

Ils peuvent apporter une assistance pertinente, réduire certaines sollicitations musculaires et contribuer à améliorer des situations de travail spécifiques.

Mais leur efficacité ne peut pas être évaluée uniquement à travers la diminution de l’effort ressenti.

La prévention des troubles musculosquelettiques nécessite une approche plus globale associant analyse ergonomique, organisation du travail, formation, variation des sollicitations et récupération.

L’expérience du sport de haut niveau nous rappelle qu’une meilleure gestion de l’effort ne consiste pas simplement à repousser les limites de l’organisme.

Elle consiste également à préserver ses capacités dans la durée.

L’objectif d’un exosquelette ne devrait donc pas être de permettre au salarié d’en faire davantage, mais de lui permettre de préserver davantage ses capacités.

Et si, avant de chercher à assister davantage le corps humain, nous commencions par mieux comprendre son fonctionnement et par mieux adapter le travail à ses capacités ?

Pour approfondir les technologies, les fabricants, les avantages et les limites de ces équipements, découvrez notre analyse complète des exosquelettes au travail publiée sur Cinésis.


À propos de l’auteur

Johann Divaret — Kinésithérapeute, ostéopathe et fondateur de Cinésis Solutions Prévention Santé

Ancien membre de l’équipe de France de kayak de course en ligne, Johann Divaret accompagne depuis plus de quinze ans les entreprises dans la prévention des troubles musculosquelettiques et l’amélioration des conditions de travail.

À travers Cinésis Solutions Prévention Santé, il développe une approche associant diagnostic préalable, analyse ergonomique, formations sur mesure, préconisations individualisées et accompagnement dans le temps, avec des points de suivi à deux et six mois selon les projets.

Johann DIVARET

Johann DIVARET pour Cinésis Solutions Prévention Santé

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