Marin-pêcheur : sous haute tension, la réalité du travail en mer

Classé dans la catégorie : Risques pour l'Homme au travail

Dans l’imaginaire collectif, le marin-pêcheur est souvent résumé à un métier de passion, forgé par la tradition et l’attachement au large. En réalité, il exerce dans l’un des environnements professionnels les plus instables et contraints. Manœuvres sous tension, fatigue accumulée, météo imprévisible, éloignement des secours : ici, le danger n’est pas l’exception, il est structurel.

“Dans l’ombre du risque” est un format éditorial Inforisque dédié à l’analyse des métiers à forte exposition, souvent méconnus, à travers un prisme prévention et management des risques. L’objectif : dépasser l’image symbolique pour décrypter les mécanismes d’accident, les défaillances systémiques et surtout les leviers opérationnels d’amélioration.

Dans ce numéro, nous analysons la pêche maritime comme un système de travail à haut potentiel de gravité.

Un environnement à risques cumulés

Avec 1 décès pour 500 professionnels et près de 10 % d’accidents du travail chaque année, la pêche figure parmi les secteurs les plus accidentogènes. Le risque de décès professionnel y est plusieurs fois supérieur à celui du BTP.

Ces chiffres traduisent une exposition structurelle : le danger est intégré au système de production lui-même.

En France, environ 12 000 marins-pêcheurs opèrent sur près de 6 000 navires. Leur activité combine des contraintes rarement réunies à ce niveau : instabilité permanente du support de travail, variabilité météorologique, manutentions sous tension, coactivité en espace restreint, cycles horaires atypiques et éloignement des secours.

Le navire constitue un système dynamique. Les distances de sécurité fluctuent. Les trajectoires de charge dépendent de l’état de mer. Les ajustements sont permanents. Cette variabilité rend les approches purement prescriptives insuffisantes.

La prévention doit intégrer le réel.

Les risques mécaniques : la maîtrise des énergies en milieu instable

Les opérations de pêche mobilisent des treuils, câbles, chaluts et casiers soumis à de fortes tensions. Les énergies mises en jeu (mécanique, cinétique, potentielle) sont significatives.

Les accidents graves (happement, écrasement, rupture brutale sous tension) apparaissent rarement comme le résultat d’une simple erreur individuelle. Ils résultent de la combinaison de facteurs : fatigue, visibilité réduite, pression temporelle, coordination imparfaite, absence de matérialisation claire des zones dangereuses.

Dans un environnement mouvant, la gestion des énergies dangereuses doit être pensée comme une maîtrise dynamique, non comme une simple protection statique.

Lire l’accident à travers le modèle du “fromage suisse”

Le modèle de James Reason permet d’éclairer la dynamique des accidents en pêche.

Modèle du “fromage suisse”

Chaque couche de défense (technique, organisationnelle, humaine) constitue une barrière. Les failles présentes dans ces barrières ne sont pas exceptionnelles : elles sont inhérentes au fonctionnement normal d’un système complexe.

L’accident survient lorsque ces failles s’alignent.

Dans le secteur de la pêche, les couches de défense peuvent inclure :

  • l’aménagement du pont et la conception du navire,
  • la formalisation des manœuvres critiques,
  • la maintenance des équipements,
  • la formation et l’entraînement,
  • la coordination opérationnelle,
  • la vigilance individuelle.

Une rupture de câble ne devient mortelle que si, simultanément, la zone dangereuse n’est pas anticipée, la communication est ambiguë, la fatigue altère la réaction et l’espace de repli est insuffisant.

Le rôle du QHSE consiste à empêcher cet alignement.

La banalisation du risque : une érosion silencieuse des défenses

Dans les environnements à forte exposition, la répétition des situations dangereuses sans conséquence immédiate peut conduire à une normalisation progressive.

  • Les écarts deviennent tolérés.
  • Les arbitrages productivité / sécurité deviennent implicites.
  • La perception du danger s’atténue.

Ce phénomène affaiblit progressivement les couches de protection comportementales et organisationnelles.

Le retour d’expérience, l’analyse des presqu’accidents et la discussion collective des situations inhabituelles sont des leviers essentiels pour maintenir l’intégrité du système défensif.

La culture sécurité agit ici comme une barrière invisible mais déterminante.

Renforcer les couches de défense : une approche opérationnelle

Empêcher l’alignement des défaillances suppose d’agir sur plusieurs niveaux.

  • La cartographie des situations à haut potentiel de gravité doit être contextualisée aux manœuvres réelles et intégrer les conditions dégradées. L’objectif n’est pas documentaire, mais opérationnel.
  • La formalisation des rôles lors des phases critiques réduit les incertitudes décisionnelles. La clarté des responsabilités diminue la probabilité d’erreur d’interaction.
  • La maintenance anticipée des équipements sous tension est une barrière technique majeure, particulièrement dans un environnement salin et corrosif.
  • L’entraînement répété aux scénarios critiques (chute à la mer, blessure grave, perte de propulsion) renforce la capacité collective à agir avant que la situation ne devienne irréversible.

Chaque action renforce une couche de défense. L’objectif n’est pas la perfection, mais la non-coïncidence des failles.

Vers une prévention résiliente en mer

La pêche professionnelle illustre une réalité centrale du management des risques : certains environnements ne permettent pas la suppression complète du danger.

La stratégie pertinente consiste à limiter l’exposition lorsque c’est possible, réduire le cumul simultané des vulnérabilités, maintenir l’efficacité des défenses techniques et organisationnelles, et renforcer l’adaptabilité collective.

La sécurité en mer ne repose pas sur la stabilité du contexte, mais sur la robustesse du système.

Conclusion : maîtriser l’alignement des défaillances

Le métier de marin-pêcheur est essentiel à la souveraineté alimentaire et à la vitalité des territoires littoraux. Mais il demeure structurellement exposé.

Pour les professionnels QHSE, l’enjeu n’est pas uniquement de réduire un taux d’accident. Il est d’identifier les événements redoutés majeurs, de cartographier les couches de défense existantes et d’empêcher l’alignement des failles.

En mer, la prévention ne consiste pas à supprimer l’imprévisible.

Elle consiste à empêcher qu’il ne devienne fatal.

C’est précisément dans cette capacité à maintenir actives les défenses, malgré la pression opérationnelle et la variabilité permanente, que se joue la maturité d’un système de sécurité maritime.

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