Ludopédagogie et prévention : pourquoi jouer ne suffit pas pour apprendre

Classé dans la catégorie : Actualité des manifestations / formations

Retour sur la conférence de Julian Alvarez lors du Festival de la Prévention 2026 organisé par Inforisque.

Escape games sécurité, serious games, chasses aux risques, quiz interactifs, simulateurs en réalité virtuelle... Depuis plusieurs années, le jeu s'est progressivement imposé dans les démarches de prévention des risques professionnels. Face à des salariés parfois difficiles à mobiliser sur certains sujets, les formats ludiques apparaissent comme une solution séduisante. Ils promettent davantage d'engagement, une meilleure mémorisation et une expérience plus marquante que les formations traditionnelles.

Mais jouer permet-il réellement d'apprendre ?

La réponse apportée par Julian Alvarez est plus nuancée qu'il n'y paraît. Enseignant-chercheur à l'Université de Lille, spécialiste reconnu des jeux sérieux et de la ludopédagogie, il a consacré une grande partie de ses travaux à comprendre comment le jeu influence les apprentissages. Lors de sa conférence au Festival de la Prévention 2026, il a invité les participants à dépasser certaines idées reçues.

Car si le jeu peut devenir un formidable levier pédagogique, il n'a rien de magique. Utilisé sans méthode, il risque même parfois de détourner l'attention des objectifs recherchés.

 Voir le replay de la conférence.

Le jeu n'est pas l'objectif, c'est un moyen

L'une des premières idées développées par Julian Alvarez consiste à rappeler une distinction souvent oubliée.

Dans de nombreuses organisations, le simple fait d'introduire un jeu dans une action de sensibilisation est parfois présenté comme une démarche de ludopédagogie. Pourtant, faire jouer des salariés ne suffit pas à créer un apprentissage.

La ludopédagogie repose avant tout sur une intention pédagogique clairement définie. Le jeu n'est qu'un support mis au service d'un objectif. Il doit permettre d'expérimenter, de comprendre, de réfléchir ou encore de développer certaines compétences. Mais il ne constitue jamais une finalité en soi.

Cette nuance est essentielle. Elle explique pourquoi certaines animations prévention rencontrent un grand succès sans pour autant produire les résultats attendus. Les participants peuvent passer un excellent moment, apprécier l'expérience et repartir avec un souvenir positif, sans que les messages de prévention aient réellement été intégrés.

À l'inverse, une activité beaucoup plus simple peut générer des apprentissages durables si elle est correctement conçue et exploitée.

Pour Julian Alvarez, la première question à se poser n'est donc pas : « Quel jeu allons-nous utiliser ? » mais plutôt : « Que voulons-nous faire apprendre ? »

Quand le plaisir prend le dessus sur l'apprentissage

Cette confusion entre jeu et apprentissage est particulièrement fréquente dans les démarches de prévention.

Lorsqu'une animation ludique est organisée, les organisateurs évaluent souvent son succès à travers des critères facilement observables : le niveau de participation, l'ambiance, les réactions des participants ou encore leur satisfaction immédiate.

Or ces indicateurs ne disent pas grand-chose de l'apprentissage réel.

Un salarié peut parfaitement apprécier une activité sans avoir retenu les messages essentiels. Il peut résoudre les énigmes d'un escape game sécurité, accumuler les points lors d'un quiz ou réussir un défi collectif sans pour autant modifier ses comportements sur le terrain.

Le risque est alors de confondre engagement et apprentissage.

Cette distinction est fondamentale en prévention. L'objectif n'est pas simplement de capter l'attention pendant une heure. Il est de contribuer à faire évoluer durablement les pratiques, les représentations ou les comportements face aux risques.

Autrement dit, ce n'est pas parce qu'une animation est amusante qu'elle est efficace.

La phase la plus importante est souvent celle que l'on néglige

Pour Julian Alvarez, l'erreur la plus fréquente consiste à concentrer tous les efforts sur la conception du jeu lui-même.

Les entreprises investissent du temps dans le scénario, les énigmes, les décors, les outils numériques ou encore les mécanismes de récompense. Pourtant, la partie la plus importante intervient souvent après la fin de l'activité.

Cette étape porte un nom : le débriefing.

C'est durant ce moment que les participants prennent du recul sur ce qu'ils viennent de vivre. Ils analysent leurs décisions, leurs erreurs, leurs réussites et les liens entre le jeu et leur réalité professionnelle.

Sans ce travail de mise en perspective, le risque est simple : les joueurs retiennent l'expérience mais oublient les enseignements qu'elle était censée transmettre.

Le débriefing permet précisément de transformer une expérience ludique en expérience d'apprentissage.

  • Pourquoi avons-nous pris cette décision ?
  • Quelles conséquences aurait-elle eues dans une situation réelle ?
  • Quels risques n'avons-nous pas identifiés ?
  • Comment réagirions-nous sur notre poste de travail ?

Ce sont ces questions qui donnent du sens à l'activité et qui permettent d'ancrer les messages dans la durée.

Pour Julian Alvarez, un bon débriefing vaut souvent davantage qu'un jeu sophistiqué.

Tout le monde n'aime pas jouer

Autre idée reçue battue en brèche durant la conférence : le jeu ne plaît pas automatiquement à tout le monde.

Dans l'imaginaire collectif, jouer est souvent associé à quelque chose de naturel et d'universel. Pourtant, les réactions face aux activités ludiques sont extrêmement variées.

Certaines personnes adhèrent immédiatement. Elles apprécient la compétition, l'expérimentation ou les défis collectifs.

D'autres se montrent beaucoup plus réservées.

Certains salariés craignent d'être jugés par leurs collègues. D'autres redoutent l'échec ou le ridicule. D'autres encore considèrent simplement que ce type d'activité n'a pas sa place dans leur environnement professionnel.

Ces différences de perception doivent être prises en compte dans la conception des actions de prévention.

L'objectif n'est pas de forcer les participants à jouer mais de créer les conditions favorables à leur engagement.

C'est ici qu'intervient le rôle du facilitateur.

Son travail ne consiste pas uniquement à expliquer les règles ou à animer le groupe. Il doit également instaurer un climat de confiance, rassurer les participants et accompagner les échanges tout au long de l'expérience.

Une animation ludique réussie repose souvent autant sur la qualité de l'animation que sur le jeu lui-même.

Le côté obscur du jeu en entreprise

Lors de cette conférence Julian Alvarez aborde également les dérives possibles de la ludopédagogie.

Car le jeu n'est pas systématiquement bénéfique.

Comme tout outil, il peut être utilisé de manière inappropriée.

Il évoque notamment certaines formes de gamification qui transforment des activités professionnelles en systèmes permanents de classement, de notation ou de compétition. Présentées comme ludiques, ces pratiques peuvent parfois générer des effets inverses à ceux recherchés.

Lorsqu'un salarié a le sentiment d'être évalué en permanence, comparé à ses collègues ou manipulé à travers des mécanismes de récompense, le plaisir du jeu disparaît rapidement.

L'activité cesse alors d'être perçue comme un outil d'apprentissage. Elle devient une contrainte supplémentaire.

Le risque est particulièrement important lorsque les mécanismes ludiques sont utilisés pour influencer les comportements sans réelle transparence.

Pour Julian Alvarez, la ludopédagogie doit rester au service des apprenants. Elle ne doit jamais devenir un outil de contrôle déguisé.

Cette réflexion trouve un écho particulier dans le domaine de la prévention où l'objectif est précisément de favoriser l'engagement volontaire des salariés dans la démarche de sécurité.

Peut-on apprendre sans s'en rendre compte ?

L'un des grands intérêts du jeu réside dans sa capacité à créer des situations d'expérimentation.

Contrairement à un cours classique où les participants reçoivent des informations de manière relativement passive, le jeu les place dans une situation d'action.

Ils doivent observer, décider, coopérer, résoudre des problèmes et parfois faire face aux conséquences de leurs choix.

Cette implication favorise souvent la mémorisation.

Mais là encore, Julian Alvarez appelle à la prudence.

Le simple fait de vivre une expérience ne garantit pas que les enseignements seront correctement interprétés. Les participants peuvent tirer des conclusions très différentes d'une même situation.

C'est pourquoi l'accompagnement pédagogique reste indispensable.

Le rôle de l'animateur est précisément d'aider chacun à faire le lien entre ce qui a été vécu pendant le jeu et les situations rencontrées dans le travail réel.

Cette étape est particulièrement importante dans les actions de prévention où les enjeux humains et organisationnels sont parfois complexes.

Ce que les préventeurs peuvent retenir

La conférence de Julian Alvarez apporte finalement un regard particulièrement utile sur les évolutions actuelles des démarches de sensibilisation.

Le succès croissant des escape games sécurité, de la réalité virtuelle ou des serious games ne doit pas conduire à oublier l'essentiel : ce ne sont pas les outils qui produisent les apprentissages.

Ce sont les objectifs poursuivis, la qualité de l'animation et la réflexion qui accompagne l'expérience.

Pour les professionnels HSE, cette approche invite à déplacer le regard. L'enjeu n'est pas nécessairement de trouver l'outil le plus innovant ou le plus spectaculaire. Il consiste avant tout à construire des situations capables de faire réfléchir les participants sur leurs pratiques, leurs décisions et leur rapport au risque.

Le jeu devient alors un prétexte à l'échange, à l'expérimentation et à la prise de conscience.

Utilisé de cette manière, il peut constituer un formidable levier de prévention. Non pas parce qu'il amuse, mais parce qu'il permet aux individus de vivre une expérience, de l'analyser collectivement et d'en tirer des enseignements utiles pour leur activité quotidienne.

Au-delà du jeu, une autre façon d'apprendre

Au fond, la conférence de Julian Alvarez dépasse largement la question du jeu.

Elle interroge notre manière d'apprendre dans les organisations.

Pendant longtemps, la prévention s'est appuyée sur une logique essentiellement descendante : transmettre des consignes, diffuser des informations et vérifier leur compréhension.

La ludopédagogie propose une autre approche. Elle repose sur l'expérimentation, l'implication active et la réflexion collective.

Mais pour être efficace, elle exige davantage qu'un simple support ludique.

Elle nécessite une intention pédagogique claire, une animation de qualité et un véritable travail d'analyse de l'expérience vécue.

Comme l'a rappelé Julian Alvarez lors du Festival de la Prévention 2026, le jeu n'est jamais une fin en soi.

La véritable question n'est pas de savoir si les participants ont joué.

La véritable question est de savoir ce qu'ils ont appris une fois la partie terminée.

 Voir le replay de la conférence.

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