Casques connectés, IA, drones : la face cachée des “solutions” en sécurité au travail

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Dans les ateliers et sur les sites industriels, la maintenance se modernise à grande vitesse. Casques connectés, IA, drones… Sur le papier, ces outils promettent moins d’accidents. Sur le terrain, ils peuvent aussi déplacer les risques. Comment en faire un vrai levier de sécurité au travail ?

Maintenance : des interventions à risque, partout et tout le temps

Qu’il s’agisse de réparer une presse hydraulique, de dépanner une chaudière, de contrôler une ligne de production ou d’intervenir sur une installation électrique, la maintenance rassemble une mosaïque de métiers : électriciens, mécaniciens, électromécaniciens, soudeurs, chauffagistes, techniciens CVC, plombiers… Ces activités existent dans tous les secteurs et dans des entreprises de toutes tailles, avec des équipes internes comme des prestataires.

Cette omniprésence a un revers : les mainteneurs évoluent souvent dans des environnements complexes, bruyants, parfois exigus, au milieu d’équipements lourds et en mouvement, et surtout au contact de multiples énergies (électrique, hydraulique, mécanique, pneumatique). La manutention, les postures contraintes et les efforts répétés augmentent aussi le risque de troubles musculosquelettiques (TMS), une problématique transversale qui touche le BTP, l’industrie, la logistique ou encore l’agroalimentaire.

À ces dangers “techniques” s’ajoutent des facteurs organisationnels qui pèsent lourd : intervention mal préparée, informations incomplètes, plans non à jour, sous-effectif, sous-traitance, pression du délai, consignes floues. Or, dans la prévention, l’organisation fait souvent la différence entre une intervention maîtrisée et un événement grave.

Le numérique en maintenance : une promesse de sécurité… sous conditions

La nouvelle vague d’outils numériques change déjà la façon d’intervenir. La visio-assistance permet à un expert distant de guider un technicien sur site. Des montres et capteurs alertent plus tôt en cas de dérive. Des systèmes de maintenance prévisionnelle utilisent l’intelligence artificielle pour détecter des signaux faibles, anticiper des défaillances et planifier l’intervention au moment le plus favorable, avant que la panne n’impose une réparation urgente et risquée.

Dans certains cas, le bénéfice est immédiat : on évite d’exposer des personnes. Un repérage par drone peut remplacer une montée en hauteur. La détection à distance de fuites par ultrasons limite l’approche de zones dangereuses. La réalité augmentée ou mixte peut faciliter le diagnostic, afficher un mode opératoire, ou aider à vérifier certains points critiques avant l’ouverture d’un carter.

En clair, gagner du temps sur l’identification et la correction, c’est aussi réduire le temps passé “au danger”. Mais cette promesse n’est réelle que si l’outil est pensé comme une brique d’une démarche de prévention, pas comme une solution miracle.

Quand la technologie déplace le danger : nouveaux risques, nouvelles pressions

Le décalage entre les discours et la réalité opérationnelle est un piège classique. Une usine peut parler “innovation” tout en ayant des équipements vieillissants, des données de qualité insuffisante, des procédures hétérogènes ou des équipes déjà sous tension. Dans ce contexte, la technologie peut ajouter de la complexité au lieu de la réduire.

Côté sécurité, les risques “nouvelle génération” sont concrets : surcharge d’informations, interruptions répétées, repères modifiés en environnement immersif, attention détournée par des notifications, champ de vision partiellement obstrué, fatigue liée au port de certains dispositifs. Sans oublier les incompatibilités possibles avec d’autres EPI (poids, maintien, gêne, ajustement).

Le risque psychosocial est tout aussi réel. Le suivi en temps réel via lunettes connectées peut glisser vers un contrôle renforcé de l’activité, par la hiérarchie ou par un client, avec une pression accrue et une perte d’autonomie. Autre dérive : confier des dépannages à des personnels de production “assistés à distance” alors qu’ils n’ont pas les compétences de maintenance, ni la culture des risques associés (énergies, consignation, mouvements imprévus). L’assistance ne remplace pas la qualification, surtout quand l’expert à distance ne perçoit pas certains signaux (bruits déformés, odeurs absentes, vision limitée).

Réussir l’intégration : revenir aux fondamentaux de la prévention

Avant d’acheter un outil, il faut commencer par une étape trop souvent bâclée : l’évaluation du risque. Elle combine un état des lieux (situations réelles, variabilité, incidents passés, contraintes terrain) et une analyse des tâches (qui fait quoi, quand, où, avec quelles marges de manœuvre). Cette phase doit clarifier ce que l’on cherche à améliorer : réduire l’exposition à une énergie, limiter les postures pénibles, sécuriser une consignation, mieux préparer les interventions, fiabiliser la transmission d’informations.

Ensuite, l’introduction du numérique doit questionner l’organisation du travail : répartition des tâches, responsabilités, interfaces entre équipes, rôle des sous-traitants, charge mentale, compétences attendues, formation, règles d’usage. La réussite repose aussi sur l’implication des personnes concernées (volontaires et collègues impactés), car ce sont elles qui connaissent les “vrais” points de friction.

  1. Analyser le besoin réel et les situations de travail, sans se laisser guider par l’effet vitrine.
  2. Tester à petite échelle, en conditions réelles, avec des critères santé-sécurité explicites.
  3. Vérifier la qualité des données et les limites des modèles (biais, angles morts, maintenance des capteurs).
  4. Adapter procédures, formations, habilitations et règles de consignation aux nouveaux usages.
  5. Organiser un suivi dans la durée : incidents, quasi-accidents, charge, retours terrain, effets inattendus.

Enfin, il ne faut pas oublier la dimension collective : consultation des instances représentatives quand elles existent, coordination avec la sous-traitance, et retour d’expérience régulier. La technologie peut être une opportunité, à condition d’être pilotée comme un projet de prévention… et non comme un simple achat.

 

Sources de l'INRS :

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