Formation gestes et postures : et si nous arrêtions de chercher la posture parfaite ?

Classé dans la catégorie : Risques pour l'Homme au travail

Pendant des années, la formation gestes et postures a souvent été résumée à quelques consignes simples : « pliez les genoux », « gardez le dos droit », « rapprochez la charge de vous ».

Ces recommandations partaient d’une intention légitime : protéger les salariés et prévenir les lombalgies et les troubles musculosquelettiques (TMS).

Mais nos connaissances sur le mouvement, la biomécanique, la douleur et les capacités d’adaptation du corps humain ont évolué.

Aujourd’hui, le discours change. On rappelle, à juste titre, que le dos est solide, qu’il est fait pour bouger et que la flexion de la colonne vertébrale n’est pas, en elle-même, synonyme de danger.

Faut-il pour autant remplacer une ancienne vérité absolue par une nouvelle ?

Probablement pas.

L’enjeu d’une formation gestes et postures moderne est justement de sortir de cette vision binaire pour remettre au centre trois éléments : l’individu, la situation de travail et la capacité d’adaptation du corps humain.

Les TMS : un problème qui dépasse largement la posture

Selon l’INRS, les troubles musculosquelettiques représentent plus de 80 % des maladies professionnelles reconnues. Mais l’Institut rappelle surtout un élément essentiel : les TMS sont d’origine multifactorielle.

Les contraintes biomécaniques interviennent, bien sûr, mais également l’organisation du travail, les facteurs psychosociaux, l’environnement et certains facteurs individuels.

L’INRS identifie notamment parmi les facteurs biomécaniques les efforts excessifs, les gestes répétitifs, certaines amplitudes articulaires et le maintien prolongé de positions.

Cette donnée change déjà notre manière d’envisager la prévention.

Si les TMS sont multifactoriels, peut-on réellement imaginer les prévenir uniquement en apprenant à quelqu’un comment positionner son dos lorsqu’il soulève une caisse ?

« Pliez les genoux et gardez le dos droit » : vraiment ?

Pendant longtemps, lorsqu’un salarié devait ramasser une charge au sol, le message semblait simple : plier les genoux, garder le dos droit et utiliser ses jambes.

Puis les connaissances scientifiques ont évolué.

Une revue publiée dans Clinical Biomechanics comparant différentes techniques de soulèvement soulignait déjà que les données biomécaniques ne permettaient pas d’affirmer qu’une technique jambes fléchies devait systématiquement être recommandée pour prévenir les lombalgies.

Plus récemment, une revue systématique avec méta-analyse publiée en 2020 dans le Journal of Orthopaedic & Sports Physical Therapy s’est intéressée à la flexion lombaire pendant le port de charge.

Les auteurs n’ont pas retrouvé de preuve de bonne qualité permettant d’affirmer qu’une plus grande flexion lombaire lors du soulèvement constituait, à elle seule, un facteur de risque d’apparition ou de persistance d’une lombalgie. Ils soulignaient néanmoins la qualité limitée des données disponibles.

Cette nuance est essentielle.

Dire que nous n’avons pas de preuve qu’un dos fléchi soit à lui seul responsable de lombalgies ne signifie pas que toutes les façons de porter toutes les charges, à toutes les fréquences et pour toutes les personnes, sont équivalentes.

Les jambes sont puissantes… et le dos aussi

À l’inverse, affirmer aujourd’hui que « plier les genoux ne sert à rien » reviendrait à reproduire exactement la même erreur : remplacer une règle universelle par une autre.

Les muscles des membres inférieurs sont capables de développer des forces importantes. Selon la charge, sa position, sa fréquence de manipulation et les capacités de la personne, leur participation peut être particulièrement intéressante.

Mais le rachis et les muscles du tronc ne sont pas pour autant des structures fragiles qu’il faudrait constamment protéger.

L’un n’empêche pas l’autre.

Les différentes techniques de soulèvement modifient les contraintes biomécaniques. Certaines variables peuvent être favorisées par une stratégie et d’autres par une autre.

La question pertinente n’est donc probablement plus :

« Faut-il porter avec les jambes ou avec le dos ? »

Mais plutôt :

« Quelle stratégie est la plus adaptée à cette personne, pour cette charge, à cette fréquence et dans cet environnement ? »

Il n’existe pas une bonne posture pour tout le monde

Deux salariés devant déplacer la même charge n’ont pas nécessairement la même taille, la même force, la même mobilité, la même expérience ou les mêmes capacités physiques.

La situation change également si la charge pèse 5 ou 25 kg, si elle possède des poignées, si elle est proche du corps ou difficilement accessible.

Et surtout : le geste est-il effectué trois fois dans la journée ou trois cents fois ?

Voilà pourquoi une formation gestes et postures en entreprise ne peut plus se limiter à montrer une posture idéale sur une diapositive.

La notion d’exposition devient aussi importante que celle de posture.

Observer le travail réel avant de vouloir le corriger

Avant de former, il faut comprendre.

Que font réellement les salariés ? À quelle fréquence ? Avec quelles contraintes ? Quel matériel utilisent-ils ? De quel espace disposent-ils ? Peuvent-ils varier leurs gestes ? Quelle fatigue ressentent-ils en fin de journée ?

Une formation réalisée sans connaître le travail réel risque de produire des recommandations parfaitement théoriques… et totalement inapplicables.

Et parfois, la conclusion sera simplement que le problème ne vient pas du geste du salarié.

Il peut être nécessaire de modifier la hauteur d’un plan de travail, de rapprocher une charge, de revoir l’organisation d’une tâche, d’utiliser une aide à la manutention ou du matériel ergonomique, voire, dans certaines situations, d’expérimenter un dispositif d’assistance physique tel qu’un exosquelette.

La prévention ne consiste pas à demander au salarié de s’adapter indéfiniment à un environnement inadapté.

Faire expérimenter plutôt que dicter

C’est dans cette logique que nous faisons évoluer nos formations gestes et postures chez Cinésis.

Plutôt que d’enseigner une technique unique, nous préférons faire expérimenter différentes stratégies.

Sur une même manutention, un participant peut tester davantage de flexion des membres inférieurs, davantage de participation du tronc, différentes positions des pieds, différentes prises ou différentes distances entre la charge et son corps.

Il peut comparer son équilibre, son effort, sa mobilité et son ressenti.

Le rôle du professionnel de santé n’est alors plus seulement de dire : « Faites comme cela. »

Il devient :

« Comprenez, expérimentez et développez plusieurs solutions. »

Cette capacité d’adaptation nous paraît beaucoup plus intéressante que la recherche d’une hypothétique posture parfaite.

La meilleure posture est-elle vraiment une posture ?

Cette réflexion concerne aussi les salariés travaillant devant un écran.

Nous avons longtemps cherché à installer la personne dans « la bonne posture » : pieds au sol, genoux à 90 degrés, dos droit, écran à telle hauteur…

Ces repères ergonomiques peuvent être utiles.

Mais même une excellente position, maintenue sans variation pendant plusieurs heures, peut devenir inconfortable.

L’Organisation mondiale de la Santé recommande aux adultes de limiter le temps consacré aux comportements sédentaires et de remplacer une partie de ce temps par de l’activité physique, même de faible intensité.

La prévention passe donc aussi par la variabilité.

Changer de position, se lever, marcher, alterner les tâches ou effectuer quelques mouvements au cours de la journée peut être aussi important que rechercher le réglage parfait d’un fauteuil.

Du sport de haut niveau à l’entreprise

Dans le sport de haut niveau, on ne cherche pas uniquement à protéger l’athlète.

On analyse comment il bouge, comment il produit un effort, comment il économise son énergie, comment il récupère et comment il adapte sa technique à ses propres caractéristiques.

Pourquoi ne pas appliquer une partie de cette logique au monde professionnel ?

Un salarié qui réalise quotidiennement des manutentions possède lui aussi une véritable expérience gestuelle.

L’objectif n’est donc pas de lui expliquer qu’il travaille « mal » depuis quinze ans.

Il s’agit de partir de son expérience pour lui donner davantage de possibilités.

La prévention change alors de dimension : nous ne cherchons plus uniquement à éviter de se faire mal, mais à travailler avec davantage d’aisance, d’efficacité, d’autonomie et d’économie.

La formation gestes et postures n’est pas dépassée : elle a évolué

L’expression « formation gestes et postures » peut sembler appartenir à une autre époque.

Pourtant, derrière ces mots se trouve toujours une question essentielle pour les entreprises :

Comment préserver durablement la santé des collaborateurs confrontés aux contraintes physiques de leur activité ?

Ce qui doit évoluer n’est donc pas nécessairement le nom de la formation.

C’est ce que nous mettons derrière.

Une formation gestes et postures en 2026 ne devrait plus se résumer à apprendre à « bien se tenir ».

Elle doit permettre d’analyser le travail réel, de comprendre les contraintes auxquelles le corps est exposé, d’expérimenter différentes stratégies, de favoriser la variabilité et, lorsque cela est nécessaire, d’agir sur l’environnement de travail.

Après des années de recommandations parfois trop catégoriques, acceptons peut-être une idée beaucoup plus simple :

Il n’existe pas un geste parfait applicable à tous, mais de nombreuses façons de mieux préparer, adapter et accompagner le mouvement au travail.

C’est à cette condition que la formation gestes et postures peut passer d’une logique de consignes à une véritable démarche de prévention, d’autonomie et de performance durable.

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