Et si la prévention des risques excluait déjà les femmes ?

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La santé et la sécurité au travail ne peuvent plus ignorer les réalités liées au genre. Symptômes hormonaux, surcharge mentale, normes techniques inadaptées : ces facteurs influencent directement les risques professionnels. Pourtant, ils restent largement absents des politiques de prévention en Europe.

Cycles hormonaux et ménopause : des risques professionnels invisibilisés

Fatigue chronique, troubles du sommeil, difficultés de concentration, bouffées de chaleur, stress accru : les symptômes menstruels et ceux liés à la ménopause ont un impact direct sur la performance et la vigilance au travail. Or, ces facteurs influencent précisément des indicateurs clés de la prévention des risques.

Selon plusieurs analyses internationales en santé au travail, les expositions professionnelles et leurs effets diffèrent selon le sexe. Pourtant, les plans de prévention et les documents uniques d’évaluation des risques continuent d’adopter une approche prétendument neutre.

Cette neutralité masque en réalité un biais historique : les environnements de travail ont été pensés autour d’un modèle masculin standard. Les fluctuations hormonales, la grossesse ou la ménopause ne sont que rarement intégrées dans les politiques internes. Résultat : les travailleuses doivent gérer seules des situations prévisibles et pourtant ignorées.

Quelques organisations commencent toutefois à agir. En Belgique, un prestataire de soins à domicile a introduit des mesures spécifiques dans sa convention collective :

  • Horaires flexibles en période de symptômes sévères
  • Pauses supplémentaires
  • Adaptation temporaire des tâches

Ces initiatives restent marginales à l’échelle européenne. Pourtant, reconnaître ces réalités ne fragilise pas les femmes : cela renforce la prévention pour tous.

La surcharge mentale : un risque psychosocial sous-estimé

La charge mentale n’est pas qu’un concept sociologique : c’est un facteur de risque psychosocial majeur. Théorisée dans les années 1980, elle désigne le travail invisible d’organisation et d’anticipation, assumé majoritairement par les femmes.

Ce phénomène déborde largement du cadre domestique. De récentes enquêtes européennes montrent qu’une large majorité de salariées déclarent ressentir une forte charge mentale au travail, notamment lorsqu’elles occupent des fonctions d’encadrement.

Dans les entreprises, cette surcharge prend différentes formes :

  • Tâches relationnelles non reconnues
  • Gestion émotionnelle accrue dans les métiers du soin ou du service
  • Responsabilité informelle du climat d’équipe
  • Double journée liée aux responsabilités familiales

Les conséquences sur la santé sont multiples : troubles musculosquelettiques, anxiété, burn-out, dépression. Les femmes sont d’ailleurs surreprésentées parmi les personnes en incapacité de travail de longue durée.

Les solutions actuelles restent trop souvent individuelles (gestion du stress, coaching personnel). Or, la prévention des risques psychosociaux exige une approche organisationnelle :

  1. Cartographier les tâches invisibles
  2. Redistribuer équitablement les responsabilités informelles
  3. Adapter les charges de travail
  4. Former les managers aux biais de genre

Sans réorganisation structurelle, la surcharge mentale continuera d’alimenter les inégalités professionnelles et les risques pour la santé.

Des normes techniques calibrées sur le corps masculin

Au-delà des risques psychosociaux, l’ergonomie elle-même révèle un biais systémique. De nombreux équipements et outils sont conçus selon des standards masculins. Dans le bâtiment, la santé ou la logistique, les travailleuses manipulent souvent :

  • Des outils trop lourds
  • Des gants inadaptés aux petites mains
  • Des équipements de protection mal ajustés
  • Des exosquelettes conçus pour une seule morphologie

Une étude récente a montré que des professionnelles des services d’urgence se blessent davantage en raison d’équipements non adaptés. Le problème ne relève pas de la fragilité individuelle, mais d’une conception uniforme des normes.

Des initiatives internationales visent désormais à intégrer la dimension de genre dans l’élaboration des standards techniques. L’objectif est de concevoir des équipements adaptés à la diversité des morphologies et des situations professionnelles.

Ignorer ces différences revient à sous-estimer les risques de troubles musculosquelettiques et d’accidents.

Climat social, vieillissement et nouveaux défis

Les dernières enquêtes européennes sur les conditions de travail montrent que l’intensification du travail progresse et affecte davantage les femmes, notamment dans les métiers de première ligne.

Le vieillissement de la population européenne accentue encore ces tensions. Les femmes assument majoritairement les rôles d’aidantes, formelles ou informelles. Lorsque les services publics se réduisent, la pression se reporte sur elles, avec des conséquences directes :

  • Absentéisme accru
  • Sorties précoces du marché du travail
  • Écart salarial et pension réduit

Le changement climatique ajoute une couche de vulnérabilité supplémentaire. Les travailleuses exposées à la chaleur, notamment dans les secteurs extérieurs ou de soin, subissent un stress thermique amplifié par certaines conditions physiologiques.

Penser la sécurité au travail à travers le prisme du genre ne relève pas d’un agenda idéologique. Il s’agit d’un levier stratégique pour améliorer la prévention, réduire les accidents et construire des environnements professionnels réellement inclusifs et durables.

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