Semelles, normes et prévention : du sport de haut niveau au terrain professionnel

Classé dans la catégorie : Risques pour l'Homme au travail

La prévention des troubles musculosquelettiques (TMS) en entreprise se concentre fréquemment sur le dos, les épaules ou les gestes répétitifs. Pourtant, un élément fondamental reste encore sous-estimé dans de nombreuses stratégies : les appuis plantaires.

Le pied constitue la première interface entre le corps et le sol. À chaque pas, une force est générée, absorbée, puis transmise vers le genou, la hanche et le rachis. Lorsque cette sollicitation se répète des milliers de fois par jour, dans des environnements contraints, son impact devient significatif.

Comprendre cette base d’appui est essentiel pour penser une prévention cohérente.

Chaussures de sécurité : entre exigences normatives et contraintes biomécaniques

Lors d’échanges avec Luc Barba, ancien rugbyman pro et fondateur de Holistep, nous avons évoqué la question spécifique des semelles adaptées au contexte professionnel et aux exigences réglementaires.

Les chaussures de sécurité répondent à des normes précises (résistance aux chocs, écrasement, perforation, propriétés antidérapantes, etc.). Ces exigences sont indispensables pour garantir la protection des salariés.

Cependant, ces contraintes normatives impliquent également :

  • une rigidité accrue
  • une structure plus épaisse
  • parfois un poids supérieur à une chaussure classique
  • une diminution relative de la flexibilité naturelle du pied

Or, toute modification de la chaussure modifie la mécanique du pas.
La norme protège.
Elle ne vise pas l’optimisation biomécanique individuelle.

C’est dans cet espace que les semelles orthopédiques ou sur mesure peuvent avoir du sens, à condition qu’elles soient intégrées dans une démarche globale.

Station debout prolongée : un facteur de risque multifactoriel

La station debout prolongée constitue à elle seule une contrainte importante.

Les données relayées par l’INSERM et les statistiques de l’Assurance Maladie rappellent que les Troubles MusculloSquelettiques représentent la première cause de maladies professionnelles reconnues en France. Les contraintes répétées, cumulées et prolongées jouent un rôle déterminant.

Rester debout plusieurs heures :

  • augmente les pressions plantaires
  • sollicite la chaîne postérieure de manière continue
  • favorise la fatigue musculaire
  • peut majorer les douleurs lombaires et des membres inférieurs.

Cependant, il n’existe pas un profil unique du “travailleur debout”.
C’est ici que la variabilité individuelle devient centrale.

Modes préférentiels et variabilité individuelle

Au sein de la team Cinésis, les échanges avec Gabriel Lebossé, podologue, ont enrichi cette réflexion.

Chaque individu possède ce que l’on peut appeler un mode préférentiel de fonctionnement biomécanique :

  • certains privilégient une stratégie d’absorption
  • d’autres une stratégie plus rigide
  • certains présentent une mobilité importante de l’arrière-pied
  • d’autres fonctionnent avec une structure plus stable

Ces préférences ne sont pas nécessairement pathologiques.
Elles constituent des adaptations individuelles.

Le problème apparaît lorsque :

  • la contrainte professionnelle dépasse la capacité d’adaptation
  • la chaussure limite le mode naturel de fonctionnement
  • la charge est répétée sans récupération suffisante

Une semelle pertinente ne doit donc pas “corriger à tout prix”.
Elle doit respecter le mode préférentiel du sujet tout en limitant les surcharges excessives.
C’est là toute la nuance.

Individualisation et analyse du poste : une approche systémique

Une semelle efficace en entreprise ne peut être pensée indépendamment :

  • du type de sol
  • du temps d’exposition
  • du poids des équipements portés
  • de la cadence de déplacement
  • de l’organisation du travail

Dans les formations menées pendant plusieurs années auprès de surveillants de salle et d’agents de sécurité en milieu muséal, la station debout prolongée revenait systématiquement comme facteur d’inconfort majeur.

Avant toute recommandation d’exercices ou d’adaptation organisationnelle, il était systématiquement proposé :

  • un bilan podologique
  • une analyse posturale globale
  • une réflexion sur les axes d’amélioration individualisés

Dans certains cas, une adaptation des appuis améliorait nettement le confort.
Dans d’autres, le levier principal était organisationnel (alternance des tâches, micro-pauses, gestion de la charge).
La semelle n’est jamais une solution universelle.
Elle est un outil parmi d’autres.

L’éclairage du sport de haut niveau

Les échanges avec Jean-Philippe Viseu, impliqué notamment auprès des joueurs du Racing 92 et des équipes de France de rugby à 7 et à XV féminine, illustrent cette logique d’intégration.

Dans le rugby professionnel, les contraintes mécaniques sont extrêmes :

  • impacts répétés
  • accélérations
  • changements de direction
  • charges asymétriques

Dans ce contexte, les semelles individualisées ne sont pas utilisées uniquement pour le confort.
Elles participent à :

  • l’optimisation de la transmission des forces
  • l’amélioration de la stabilité
  • la prévention des blessures liées aux surcharges répétées

Dans des structures comme l’INSEP, cette approche individualisée est intégrée depuis longtemps : le pied n’est jamais considéré isolément, mais comme un élément d’une chaîne dynamique complète.

Les principes biomécaniques observés chez les sportifs sont transposables au monde professionnel :

  • gestion de la charge
  • respect des capacités individuelles
  • adaptation progressive
  • prévention par optimisation plutôt que par correction systématique.

Les limites et les nuances nécessaires

Il est essentiel de rappeler plusieurs points :

  • Toutes les douleurs ne sont pas liées aux appuis.
  • Une semelle mal adaptée peut parfois majorer certaines contraintes.
  • Les normes des chaussures de sécurité visent la protection, non l’optimisation individuelle.
  • La prévention des TMS est multifactorielle.

Une stratégie efficace repose sur :

  • l’analyse des situations de travail
  • l’organisation des tâches
  • la gestion des temps de récupération
  • l’éducation des salariés
  • et, lorsque cela est pertinent, une adaptation individualisée des appuis

Conclusion : élever le niveau d’exigence

Le pied reste souvent invisible dans les démarches de prévention.
Pourtant, il constitue le premier maillon de la chaîne biomécanique.

Les échanges avec des acteurs du terrain, qu’ils interviennent en entreprise ou dans le sport de haut niveau, confirment un point commun :
la performance durable repose sur l’adaptation fine aux contraintes réelles.

Intégrer l’analyse des appuis, comprendre les contraintes normatives liées aux équipements de protection et respecter les modes préférentiels individuels permet d’élever le niveau d’exigence en prévention et c'est ce que nous mettons en place dans nos formations de prévention en entreprise.

En matière de TMS, la différence ne se joue pas uniquement dans le haut du corps.
Elle commence souvent… par le sol.

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